Des outils libres pour l'éducation

Emmanuel Zimmert

Emmanuel Zimmert

Épisode 100 publié le 08/01/2026

Dans cet épisode, Marion Rébier reçoit Emmanuel Zimmert, le créateur et développeur de La Digitale, un ensemble d'outils libres au service des enseignant·es et des formateur·rices.

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Extrait

Les outils numériques n'ont pas d'effets positifs intrinsèques prouvés scientifiquement sur la qualité des apprentissages. Et la technologie peut permettre d'optimiser un enseignement d'excellente qualité, mais ne pourra jamais, aussi avancée soit-elle, pallier un enseignement de piètre qualité.

Introduction

Bonjour à toutes et tous. Nous sommes dans un numéro de Techologie un peu spécial car vous l'avez probablement déjà compris, vous n'entendrez pas la voix de Richard, mais bien la mienne. Donc moi, c'est Marion Rébier. Je suis ingénieure pédagogique indépendante, spécialisée dans les responsabilités numériques en formation. Et aujourd'hui, j'ai la joie de recevoir Emmanuel Zimmert, qui est le fondateur de La Digitale, une suite d'outils numériques libres pour l'éducation.

Emmanuel, peux-tu nous dire qui tu es et quel est ton parcours ?

Comme tu l'as précisé, j'ai lancé le projet La Digitale il y a un peu plus de cinq ans désormais.

Au niveau du parcours, ça fait quelques années, près de 20 ans désormais, que je navigue dans le monde du français langue étrangère. Essentiellement dans la formation de formateurs, l'enseignement au départ également, bien sûr.

Et donc, j'ai occupé différents postes, essentiellement à l'étranger, dans le cas de la coopération extérieure de la France, dans le réseau des Instituts français, des Alliances françaises. Et j'ai également occupé le poste de chef de projet multimédia au CAVILAM - Alliance française pendant près de dix ans.

Donc, le monde du FLE (Français Langue Étrangère), mais ce n'était pas mon choix initial, on va dire, qui s'était porté sur le domaine de la culture, que j'ai étudié à l'Université de Metz. La conception et la mise en œuvre de projets culturels, précisément.

Et donc, c'est à la suite d'un stage au Yémen, dans le cadre d'un festival pour le lancement du Centre de coopération linguistique à Sanaa, que j'ai découvert justement le monde du FLE, et ce qui a permis de me réorienter dans cette direction.

Est-ce que tu peux nous expliquer pourquoi et dans quel contexte La Digitale est née ?

Il faut remonter à mars 2020, donc passage brutal à l'enseignement en ligne pour la plupart des enseignants dans le monde, avec un contexte de pandémie. Donc, à cette époque, j'étais au CAVILAM - Alliance française. Et donc, avec le service technique, on accompagnait les enseignants qui, dès le lendemain du confinement, devaient assurer l'ensemble des cours en ligne. Et très vite, on s'est rendu compte que, par la plupart, mais en tout cas certains des outils que les collègues avaient l'habitude d'utiliser, ne fonctionnaient plus, ou alors étaient ralentis à cause du nombre de personnes bien plus élevé qui les utilisaient de manière assez brutale. Donc, ça, c'était un premier élément. C'est ce que j'avais sur un coin d'un disque dur, un embryon d'outils qui allait devenir ce qui est aujourd'hui Digipad. Et donc, j'avais déployé ça rapidement sur un serveur du CAVILAM pour dépanner les collègues. Donc, ça a permis de faire des tests grandeur nature, d'améliorer l'outil par la suite. Mais je pense que ça, c'était vraiment une première brique. Mais le réel point de bascule, c'était plus lié à mes pratiques de formateur, qui venaient dans un second temps. Donc les professeurs de FLE ont commencé avant.

Du côté des formateurs, on a enchaîné un peu plus, enfin, une ou deux semaines plus tard. Donc, on avait le temps de réfléchir, je dirais, aux outils qu'on allait utiliser, mais surtout de s'apercevoir également qu'un certain nombre d'outils, enfin, il y avait cet opportunisme du monde de l'EdTech, qu'un certain nombre d'outils ont changé, avaient changé de modèle économique. Donc, c'est une dimension très importante, car au CAVILAM - Alliance française, on s'adressait aux enseignants de FLE dans le monde entier, et donc, notamment, des professeurs du Sud. Donc, c'était important, en tant que formateur, d'avoir confiance dans les outils qu'on recommandait. Tout simplement, pour ne pas faire perdre du temps aux enseignants, et surtout, d'essayer de s'assurer – même si c'est difficile – qu'un outil n'allait pas devenir payant du jour au lendemain. Ce qui, malheureusement, était le cas pour un certain nombre d'entre eux.

Et donc, en fait, La Digitale, petit à petit, c'est devenu tout simplement, je dirais, des répliques des outils que j'avais l'habitude de présenter en formation. Donc, développés soit à partir de zéro – enfin, jamais à partir de zéro, il y a toujours des briques de logiciel libre derrière – mais dans tous les cas, en développant un nouvel outil, soit en reprenant un outil libre existant. Donc, c'était un peu le point de départ : de retrouver confiance dans les outils que je pouvais recommander dans le cadre des formations que j'animais.

Tu as donc créé La Digitale pendant que tu étais en poste au CAVILAM - Alliance française. D'ailleurs, c'est là-bas qu'on s'était rencontrés, parce que je travaillais dans le FLE, moi aussi, avant. On va parler du modèle économique un petit peu plus tard, plus en détail. Mais est-ce que tu peux nous dire si les outils que tu as développés à destination de tes collègues, cela venait d'une démarche de ton employeur ? Est-ce que ça a été pris en charge ?

Non, en fait, ce n'était pas une demande, enfin, ce n'était pas un projet du CAVILAM à proprement parler. C'était plus, je dirais, dans l'urgence du passage en ligne, la possibilité de mettre en place un outil, Digipad – que je réévoquerai par la suite – qui est une sorte de Padlet, donc un outil assez populaire dans le domaine de l'éducation. Une sorte de Padlet un peu édulcoré. Donc ça tournait sur les propres serveurs du CAVILAM, donc il n'y avait pas cet afflux massif qui rendait l'outil instable. Donc là, c'était vraiment pour répondre à l'urgence.

Par la suite, l'outil ayant été adopté par l'équipe pédagogique, donc il y a eu des retours. Mais ça se faisait toujours en dehors du temps de travail. Ce n'était pas un projet officiel. Par la suite, les outils développés en formation ne l'étaient pas non plus. Donc je dirais que c'était à la fois artisanal et expérimental dans les premiers temps. Ça l'est d'ailleurs toujours aujourd'hui sur le côté artisanal, en tous les cas. Donc il y avait vraiment cette idée de répondre assez rapidement aux problèmes rencontrés.

Mais non, ce n'était pas un projet, en tous les cas, commandé. Je ne me souviens d'ailleurs même plus si on l'avait évoqué avec la direction ou pas. Donc en tous les cas, c'était développé en dehors du temps de travail.

Je voulais te demander quels étaient les principaux outils de La Digitale, puisqu'il y en a vraiment beaucoup, des outils. De plus en plus. Quels sont les outils principaux de la suite et qu'est-ce qu'ils permettent ?

Les outils de La Digitale sont répartis en différentes catégories et familles.

Il y a la catégorie des Digi, qui sont des outils en ligne. C'est de loin la catégorie la plus foisonnante d'outils. Et donc c'est au sein de cette première catégorie qu'on va trouver différentes familles d'outils. Donc une première famille pour mettre en place des activités collaboratives.

Une deuxième famille pour créer ou modifier des contenus multimédia. Donc là, ça peut être des outils pour le prof, pour préparer ses supports avant le cours, découper un fichier audio, créer des visuels, des choses de ce type-là. Mais ce sont également des outils que peuvent manipuler les apprenants pour créer des contenus.

Une troisième catégorie pour scénariser ou animer un cours. Donc là, on est sur des micro LMS, par exemple, sur des outils de gestion de classe, des outils d'interaction en temps réel également, des outils de ce type-là.

Et une dernière catégorie dans les outils en ligne, pour partager des contenus. Donc là, pour créer des codes QR, des liens raccourcis.

Donc, à côté de ces applications en ligne, il y a également 5 logiciels multiplateformes pour Windows, MacOS et Windows, Linux. Et une application pour mobile.

Une autre précision sur le projet, car il y a, enfin, c'est le cas de la plupart des outils qui ont été créés pour le projet, à partir de briques, de logiciels libres existants. Donc, c'est le cas de 90% des outils qui sont des créations originales pour La Digitale.

Et il y a également un certain nombre d'outils qui sont des instances d'outils libres existants : Etherpad, par exemple, qui est un outil connu dans le monde du logiciel libre. Il y en a d'autres qui sont là simplement hébergés sur La Digitale, mais que je n'ai pas développés.

Tout à l'heure, tu parlais des enseignants de FLE, qui étaient les premiers destinataires de tes outils. La communauté s'est étendue aux enseignants de l'éducation nationale. Ce sont des outils qui peuvent aussi être utilisés par des formateurs dans le cadre de formations ? Dans des organismes de formation, par exemple.

Oui, tout à fait. Effectivement, les premiers destinataires, car c'était le périmètre professionnel dans lequel j'évoluais à l'époque, disons, sont les enseignants de FLE, car j'en voyais directement les applications possibles en cours de langues.

Mais c'est vrai que les outils sont finalement agnostiques au niveau de la discipline, de la matière enseignée. Ils peuvent être tout à fait utilisés dans tout cadre éducatif, formel ou informel.

Tu mentionnes effectivement les enseignants de l'éducation nationale, qui, je pense, sont de loin le volume d'utilisateurs le plus élevé.

Par la suite, j'ai eu l'occasion d'ajouter des outils que je ne maîtrisais absolument pas, pour le langage LaTeX, par exemple, pour rajouter la prise en charge des équations en mathématiques, des choses de ce type-là, pour justement étendre et couvrir davantage de matière.

Mais oui, c'est effectivement utilisable par tout enseignant ou formateur.

Je te posais la question, parce que je pense que pour les personnes qui écoutent le podcast et qui s'intéressent au numérique « responsable », ou au numérique « acceptable », la plupart de ces gens animent, conçoivent et animent des formations. Et donc, c'est tout à fait des outils dont ils peuvent facilement s'emparer pour ajouter une autre dimension, un petit peu plus éthique, aux formations qu'ils conçoivent.

Oui, tout à fait. Tu fais bien de le préciser, car c'est vraiment l'objectif du projet d'être utile à la communauté éducative, vraiment au sens le plus large possible.

Et est-ce que les outils de La Digitale sont uniquement destinés à la modalité distancielle ? Est-ce que tu les as pensés de cette façon ?

Alors pas du tout, en fait. Je pense que c'est même l'inverse. Je pense que tous les outils... Enfin, il y a toujours une étincelle pédagogique, un déclic pédagogique à l'origine de chacun des outils. Soit que moi, j'ai directement rencontré en situation, mais c'est surtout, je pense, le résultat de plus de 10 ans d'écoute des enseignants en formation au CAVILAM - Alliance française. Le CAVILAM - Alliance française est un formidable laboratoire d'innovation pédagogique et qui accueille chaque année près de 1000 enseignants de plus de 120 nationalités. Et donc ça permet d'avoir, dans les formations, des enseignants de tous horizons, du système scolaire, de l'enseignement informel, enfin, vraiment, et de tous les pays du monde.

C'est également à la suite de la présentation de certains outils numériques, en fonction des remarques des enseignants. Et sachant que l'origine des outils de La Digitale, c'est souvent des outils existants que j'ai redéveloppés, mais en y ajoutant justement cette dimension, à cette dimension écoute des enseignants qui ont proposé des nouvelles fonctionnalités, etc. Ce qui est encore aujourd'hui vrai d'une manière différente. Je les vois beaucoup moins en direct, mais beaucoup plus par échange de mails. Mais ça reste un peu le principe.

Et donc, en fait, c'est toujours pour des situations en présentiel. Alors, j'imagine que les outils trouvent leur utilité dans l'enseignement à distance, mais ils n'ont pas été pensés pour cela.

Une dernière question concernant le distanciel. Et avant que je te pose des questions sur les responsabilités numériques, qui est quelque chose qui nous rassemble. Donc, en parlant de distanciel, est-ce que tu considères que c'est une modalité qui participe davantage à une forme de distanciation des personnes utilisatrices ? Par rapport au présentiel, notamment.

Alors, oui, c'est sûr. J'évoquais justement ce passage forcé à la formation et à l'enseignement en ligne durant la pandémie. Alors, même si, en tant que formateur à l'utilisation d'outils numériques, il peut y avoir un certain confort, je dirais, un confort technique à enseigner, à présenter des outils, à faire manipuler, à échanger en ligne. Mais en tous les cas, de mon point de vue, ça n'égale absolument pas la possibilité de travailler en présentiel. Au CAVILAM, ça se faisait dans des laboratoires multimédias, où on a un retour direct des participants qu'on peut aller aider sur leur poste. C'est totalement différent que de prendre en main, de donner des instructions à distance.

Et d'ailleurs, depuis la pandémie, de mon côté, personnellement, j'interviens peu en ligne. Enfin, sur des webinaires, des choses de ce type-là. Ça arrive de temps à autre. Mais en tous les cas, sur la formation, ça n'est pas arrivé depuis la fin de la pandémie. Alors, je n'ai pas de statistiques sur les pratiques actuelles. Je ne sais pas si c'est encore régulier. Mais en tous les cas, juste avant de revenir en France, depuis quelques semaines, j'étais au Danemark pendant quatre mois. Je sentais clairement au Danemark, dans tous les cas, la volonté des enseignants de se retrouver en présentiel et surtout pas de suivre des formations en ligne.

Donc, j'avais vraiment l'impression que c'était une modalité temporaire.

D'accord. Tu disais que tu avais passé quatre mois au Danemark. C'est pas quatre ans ?

Ah oui, quatre ans, pardon ! J'ai dit quatre mois…. Oui, c’est bien quatre ans.

Il me semblait bien...

C'est passé tellement vite !

Alors, concernant les responsabilités numériques, sur le site de La Digitale, les outils sont présentés comme étant des outils responsables. Est-ce que tu peux nous préciser en quoi ils le sont ?

Oui. D'ailleurs, « responsable », c'est un terme qui me plaît de moins en moins. Je ne saurais d'ailleurs pas comment le remplacer. On reviendra sur les différents impacts du numérique par la suite, j'imagine. Mais en tous les cas, si on fait référence uniquement aux outils sans considérer les impacts plus globaux du numérique, ce que j'entends par « outil responsable », c'est une sorte de code d'éthique, finalement.

C'est déjà un outil avec un modèle économique clair et transparent. Pour faire écho à ce que je mentionnais précédemment sur les origines du projet La Digitale, de pouvoir proposer des outils qui ne changent pas du jour au lendemain de modèle économique. Donc ça, c'est vraiment important, de ne pas se laisser piéger.

J'aime beaucoup le concept de « merdification » (enshittification) de Cory Doctorow, et finalement, on est tout à fait dans ce type de processus où un service va commencer, va être proposé gratuitement pour acquérir des utilisateurs, et petit à petit, va changer son modèle économique. Et je passe tout le capitalisme de surveillance, collecte de données, etc., qui contribuent à la merdification de l'outil, mais je pense que c'est vraiment une dimension essentielle.

Un modèle économique clair va permettre de voir la trajectoire que peut prendre l'outil. Bien sûr, un outil sans publicité, un outil libre, un logiciel libre, ça, c'est également essentiel. Tous les outils de La Digitale sont publiés sous licence libre. J'insiste également sur le côté libre et pas open source, car, à mon sens, enfin, sans être dogmatique ni puriste, mais je pense qu'il y a quand même une différence au niveau presque philosophique. Alors que l'open source, c'est une dimension, je dirais, purement liée au business, au côté commercial et gratuit, enfin, côté gratuit et utilisable dans un cadre commercial, tandis que le logiciel libre véhicule d'autres valeurs.

Un outil aussi qui est facile d'accès, ça, c'était vraiment un prérequis sur les outils de La Digitale, et un prérequis qui, je dirais, sur tous les outils que j'avais l'habitude de présenter en formation, qu'on ne soit pas obligé de créer un compte, qu'on ait, enfin, en gros, qu'on puisse utiliser l'outil assez facilement, assez rapidement, sans avoir à donner de données personnelles.

Bien sûr, un outil qui ne collecte pas les données personnelles. Bon, à des fins statistiques, on peut être amené à en collecter, mais en tous les cas, qui ne les traite pas et qui ne les vend pas.

Et donc, tout ce qui va concerner l'optimisation des images, des vidéos, enfin, utiliser des formats compressés, essayer de faire en sorte que les pages se chargent rapidement, donc un choix, finalement, des bibliothèques, des briques logicielles.

Donc, différents éléments de ce type-là. Et alors, ça, c'est peut-être pas lié au côté éthique responsable des outils, mais c'est plus un objectif, je dirais, dans la construction du projet La Digitale, d'avoir des outils autonomes. Donc, d'avoir un ensemble de petits outils autonomes, plutôt qu'une sorte de grosse suite logicielle dans laquelle on reste enfermé. Je suis très attaché au principe également – d'ailleurs, à cette nouvelle réflexion que j'ai depuis quelques semaines à la suite d'une participation à une conférence à l'Université du Luxembourg sur la pédagogie libre – l'open pédagogie. Je dirais, en écho au logiciel libre, c'est une dimension assez intéressante.

Un dernier point, ça, c'est souvent reproché au projet, mais c'est peut-être lié aussi à mon usage du numérique, qui est très « début des années 2000 ». Donc, je n'ai jamais sauté le pas des réseaux sociaux, des messageries et autres. Mais en tous les cas, des outils sans notification également. Donc, je suis personnellement allergique aux notifications. Et donc, même un outil comme Digipad, je pense, c’est une des fonctionnalités qui a été la plus demandée. Elle est mise en place, mais sans notification, par e-mail. Quand on se connecte à son compte, on voit quelles ont été les dernières contributions. Mais il n'y a pas d'injonction à aller voir l'outil par e-mail.

D'accord. Tu parlais de protection des données. Et il est souvent mis en avant que les outils de La Digitale sont respectueux du RGPD. Est-ce que tu confirmes que c'est bien le cas ?

C'est une question compliquée. Car finalement, un outil ne peut pas réellement être RGPD. C'est, je dirais, lié aux usages, à la contractualisation ou pas. Avec les directeurs, enfin les responsables plutôt, de la protection des données.

Donc, un outil en soi ne peut pas être qualifié de RGPD ou pas. C'est selon les usages et selon, je dirais, ce qui a un effet, où il est installé et autres. Dans certaines académies en France, les outils sont considérés par les responsables à la protection des données comme étant conformes. Dans d'autres académies, ce n'est pas le cas.

Dans tous les cas, il n'y a pas de contractualisation entre La Digitale et une instance. Donc, ni un établissement, ni une académie, ni au niveau national. Il n'y a pas de contractualisation avec, je dirais, les responsables éducatifs.

Qu'en est-il aujourd'hui de la prise en compte des critères d'accessibilité numérique dans le développement des outils ? Est-ce que c'est quelque chose que tu envisages dans un contexte d’obligation légale, bien qu'un peu floue, concernant la formation à distance ?

Alors, oui, tout à fait, c'est quelque chose d'important dans l'avenir du projet. Alors, il y a déjà des briques qui ont été posées. J'ai passé, par exemple, toute l'année 2024, les six premiers mois au moins, à revenir sur chacun des outils et à les rendre accessibles au clavier. Donc, permettre une navigation et un accès à toutes les fonctionnalités au clavier. Donc, ça, ça a nécessité à peu près six mois de développement, donc, en revenant sur chacun des outils.

Là, la prochaine étape, c'est les lecteurs d'écran, donc, de pouvoir ajouter les balises nécessaires. Donc, là, je pense avoir un peu de temps, en 2026, pour mettre cela en place.

Enfin, les chantiers, en fait, sont nombreux sur le projet. Mais, en tous les cas, c'est un des éléments prioritaires avec la mise en place d'une documentation pour les outils, qui n'existe pas à l'heure actuelle, mais je dirais que c'est les deux chantiers prioritaires sur le projet.

Alors, là, en l'état, les outils ne sont pas conformes, enfin, outre la navigation au clavier.

Enfin, il y a différentes choses, je dirais, que je fais « by design », en créant les outils, tout ce qui va concerner les contrastes de couleurs et autres. Donc, ça, c'est vérifié avec des outils comme Color Review, qui permettent justement de vérifier l'accessibilité, que les contrastes sont suffisants entre les couleurs de fond, le texte, des choses de ce type-là.

Sur la structure de la page, là aussi, généralement, c'est pensé dès le départ. Donc, je dirais, le principal écueil, enfin, j'ai jamais fait de test, mais en tous les cas, la première phase, ça serait de faire des tests avec un lecteur d'écran, puis appliquer les solutions, enfin, y remédier de manière directe sur le code pour prendre ceux-là en charge. Donc, ça, c'est un chantier qui reste à faire.

Pour finir, sur la question des responsabilités numériques, on pourrait dire que c'est bien beau de créer des outils libres et simples. Mais est-ce que ça peut se faire sans questionner la décroissance numérique ? C'est d'ailleurs ce qui est parfois reproché au mouvement libriste.

Alors, oui, il me paraît pertinent d'aborder ce point à travers le prisme des impacts du numérique, de manière générale, et du numérique éducatif en particulier. En commençant par l'impact environnemental.

Selon l'étude de GreenIT.fr sur l'empreinte environnementale du numérique mondial, la consommation d'électricité a été multipliée par 2,7 entre 2010 et 2025, et sur la même période, les émissions de gaz à effet de serre ont été multipliées par 3,1. 78 % des émissions de gaz à effet de serre proviennent de la fabrication des composants et des terminaux. Et d'ailleurs, dans un rapport de l'Unesco, j'ai lu récemment que selon une estimation des émissions de CO2 qui pourraient être évitées, si l'on prolongeait d'un an la durée de vie de tous les ordinateurs portables dans l'Union européenne, cela équivaudrait à retirer près d'un million de voitures de la circulation.

Si on en revient au numérique éducatif, j'ai l'impression que longtemps, il a été limité à une politique d'équipement. Sans accompagnement pédagogique des enseignants, je pense notamment à la vague d'achats sur les tableaux blancs interactifs, les vidéoprojecteurs interactifs, etc., les VPI (vidéo projecteurs interactifs). Donc, je suis un peu en lien, peu en prise, disons, avec ce qui se passe dans l'Éducation nationale en France, mais j'en ai été témoin dans le réseau des Alliances françaises et des Instituts français, où au-delà de la politique d'équipement, il s'agissait également d'une politique d'image pour la vente des cours. Et donc, il était impossible de faire une impasse sur ces équipements, sans même avoir de vision à court, moyen et long terme sur les usages pédagogiques.

Pour en revenir au ministère de l'Éducation, je tiens à saluer le soutien de la DNE, la direction du numérique pour l'éducation, à la démarche NIRD (Numérique inclusif, responsable et durable) qui a été mise en place, initialement au lycée Carnot, dans le Pas-de-Calais, et modélisée face à l'obsolescence programmée des ordinateurs. Je pense notamment à la fin des mises à jour du sécurité sur Windows 10. La démarche NIRD consiste à installer une distribution Linux sur des ordinateurs fonctionnels sur le plan matériel, mais obsolètes sur le plan logiciel, ce qui permet de continuer à utiliser du matériel totalement fonctionnel. Donc, une très belle initiative soutenue par la DNE. Et on peut faire une petite parenthèse sur la forge des communs numériques, qui est également un projet qui va dans le bon sens, il me semble, en ce qui concerne le numérique.

Deuxième point, les impacts sociaux du numérique éducatif. Le numérique éducatif a, bien sûr, des répercussions sociales importantes, notamment sur l'attention des élèves. Du côté des enseignants, l'injonction sociale à utiliser le numérique représente une charge cognitive importante.

C'est également un enjeu de santé publique, car l'utilisation des outils numériques peut contribuer à des problèmes tels que la myopie, l'obésité et d'autres troubles liés à un mode de vie sédentaire.

Les inégalités d'accès au numérique renforcent également les disparités d'apprentissage. L'UNESCO, par exemple, souligne que l'apprentissage en ligne, bien qu'il ait permis de pallier l'effondrement de l'éducation pendant les fermetures d'écoles liées à la pandémie, n'a pas touché la totalité des élèves, particulièrement les plus défavorisés. Selon les chiffres annoncés par l'UNESCO, seuls 31 % des élèves dans le monde ont pu accéder à l'apprentissage à distance.

Sur la question du bien-être, il est également intéressant de voir ce qui se passe en Suède et au Danemark notamment, où il y a eu un rétropédalage après avoir expérimenté le tout numérique pendant des années. Les enfants danois étaient d'ailleurs les élèves les plus exposés aux écrans durant le temps scolaire. Il est également intéressant de noter que le ministre de l'Éducation danois, le ministre danois de l'Éducation, Mathias Tesfay, a présenté des excuses publiques aux familles pour avoir surexposé leurs enfants aux écrans durant de nombreuses années. Donc, une recherche d'un retour au support traditionnel dans ces pays est donc intéressante à noter.

Troisième point, l'impact pédagogique du numérique également. Les outils numériques n'ont pas d'effets positifs intrinsèques prouvés scientifiquement sur la qualité des apprentissages. Et la technologie peut permettre d'optimiser un enseignement d'excellente qualité, mais ne pourra jamais, aussi avancée soit-elle, palier à un enseignement de piètre qualité. Je tire cette citation d'un rapport de l'OCDE intitulé « Connectés pour apprendre » publié en 2015.

Autre citation d'Arnaud Lévy cette fois, qui dit que les pédagogues doivent être les pilotes de leurs pratiques numériques. C'est à cette condition, et à cette condition seulement, que les dispositifs numériques pertinents pourront être intégrés dans des séquences pédagogiques bien construites. La dimension pédagogique est donc centrale.

Jean-François Céci, professeur en technopédagogie à l'Université de Liège, utilise une image qui me parle beaucoup quand il parle du numérique éducatif, c'est celle de l'amplificateur. Comme un amplificateur audio qui va pouvoir, dans de bonnes conditions, amplifier le signal et le restituer de meilleure qualité en sortie. Ou alors, si l'entrée n'est pas adaptée, il n'en ressortira que du bruit. Et donc, il fait ce comparatif, cette association plutôt, entre le type de pédagogie mise en œuvre et l'utilisation du numérique.

Donc, le numérique peut être un puissant levier de mise en action, d'interaction, de création et de simulation. En plus d'être un canal d'information, c'est son usage le plus habituel. Les scénarios de cours doivent donc incorporer, à mon sens, ces dimensions pour que le numérique trouve sa place naturellement et apporte une valeur ajoutée.

Donc, je pense à la pédagogie de projet, la pédagogie active, centrée sur l'apprenant et avec une mise en action sur le savoir à signaler, sur les compétences à signaler, qui sont toutes adaptées pour s'associer habilement avec le numérique éducatif.

Comme le souligne Jean-François Céci, le numérique éducatif n'a que peu d'intérêt sur des formes plutôt transmissives de cours, même pour des activités en salle informatique ou avec des tablettes dont les objectifs seraient peu créatifs, sans défi, ou apportant peu de sens aux notions étudiées. Je pense notamment aux exercices interactifs, quiz, etc., qui sont populaires en utilisation d'outils numériques. Mais en tous les cas, comme Jean-François Céci, je pense qu'il est plus intéressant de miser sur la dimension créative et la capacité de production que mettent à disposition les outils numériques.

Donc, production de podcasts, par exemple, il y a Logimix sur La Digitale, qui permet de faire des montages audio simples, des Digipad pour exposer des productions, faire des expositions numériques, etc. C’est toujours intéressant de faire créer les apprenants, de les mettre en situation de créateurs de contenu.

Dans ce que je viens de dire, il n'est pas directement question numérique, mais bien de pédagogie. Une pédagogie active qui serait plus adaptée à la mise en œuvre du numérique. Donc, le véritable enjeu serait de former les enseignants aux pédagogies actives pour que le numérique puisse trouver peut-être naturellement sa place.

Bien sûr, il convient de choisir d'utiliser le numérique quand il est pertinent, à la fois d'un point de vue logistique, matériel et pédagogique. Par exemple, selon les compétences visées, il est peut-être beaucoup plus créatif et riche de faire des cartes mentales sur papier que via un support numérique.

Donc, il n'y a pas d'injonction à utiliser le numérique à tout va, mais bien sûr de l'adapter en fonction des objectifs pédagogiques. Et justement, cette approche articulée avec les logiciels libres permet d'envisager un numérique choisi et non subi, émancipateur et non aliénant, pour reprendre les termes proposés par Louis Derrac dans sa définition d'un numérique soutenable.

Enfin, le numérique peut et, à mon avis, doit être un objet d'apprentissage, de discussion, de débat, d'éveil à un esprit critique, où l'enseignant joue un rôle essentiel dans la formation des citoyens de demain.

Dans le périmètre évoqué, donc l'enseignement du français langue étrangère et des langues de manière générale, dans lequel je navigue depuis près de deux décennies, c'est vrai qu'on a cette chance de pouvoir faire de n'importe quel objet un objet d'apprentissage. Et donc, il serait dommage de se priver d'aborder la question du numérique sous ces différents prix-ci. Un dernier point.

Je pense que le succès de La Digitale provient sans doute de la liberté pédagogique procurée par les outils. Chaque module a une fonction clairement identifiée, que l'enseignant peut intégrer dans sa séquence de cours sans être prisonnier d'une plateforme, d'un ENT, etc.

Je pense notamment à l'outil Digiscreen, qui est un outil de gestion de classe, qui est d'ailleurs mon outil préféré sur le projet, qui permet de séquencer ses cours en chargeant différents médias, en sollicitant les apprenants également. C'est un outil qui offre une grande liberté pédagogique et n'impose pas des théories d'apprentissage ou autres. C'est vraiment à l'enseignant de s'approprier à la fois l'usage et les combinaisons possibles qui ne sont pas imposées par l'outil.

Emmanuel, tu évoquais les enseignants qui utilisent les outils de La Digitale. Ils sont nombreux, on peut parler d'une grande communauté autour de toi. Est-ce qu'on peut considérer, malgré le fait que tu sois tout seul à développer les outils, que La Digitale est un commun numérique ?

Oui, c'est une bonne question car il y a cette idée sur les forges logicielles, des contributions apportées par les développeurs pour en faire un commun numérique.

Sur La Digitale, je suis le seul développeur principal. Il y a des contributions sur la forge, mais c'est plus lié à la traduction des outils, donc des contributions pour traduire les outils en d'autres langues, essentiellement l'italien et l'allemand.

Mais je pense que c'est occulter toute une partie du projet qui concerne les remontées de la communauté. Tu parlais toi-même de communauté. Effectivement, il y a une communauté autour de La Digitale mais qui est très peu visible. Je suis présent sur Mastodon, mais je dirais qu'en dehors de quelques publications laconiques sur les mises à jour du projet, je n'ai jamais été un grand adepte des réseaux sociaux.

Et finalement, la communauté se manifeste plus de manière bilatérale en échange avec les enseignants qui font des propositions. Tout ce qui aurait pu être publié sur une forge, des remontées de bugs, de problèmes, se fait d'une manière différente par échange de mails. Et il arrive très souvent qu'une nouvelle fonctionnalité soit proposée et qu'elle soit intégrée directement sur l'outil.

Ce qui est différent, je dirais, c'est sur la gouvernance du projet. Parce que là, je suis seul à gérer le projet, donc il n'y a pas une communauté autour de la gouvernance. Mais en tous les cas, sur la dimension contribution de la communauté, elle est existante mais très peu visible. Mais je pense aussi que La Digitale a un projet atypique à ce niveau-là, car c'est un projet de logiciels libres qui s'adresse à une communauté éducative et dont les retours viennent de la communauté éducative et pas par une communauté de développeurs. Je pense que c'est ce qui rend le projet atypique.

Donc en tous les cas, sur le débat commun numérique, ou pas difficile de réellement trancher, toujours est-il que les outils sont publiés sous licence libre.

Et j'encourage toute institution, tout établissement qui trouve les outils utiles à les héberger sur ses propres serveurs. Ce qui, là aussi, permet de trancher sur la question du RGPD qu'on a évoqué précédemment, et qui, selon les responsables de données, va être OK ou pas. Mais je pense qu'il y a toute une section sur le blog du projet intitulé « Faire pousser sa propre digitale », et je pense que c'est bénéfique au projet d'aller dans ce sens-là. Tout simplement pour ne pas non plus avoir une plateforme, en tous les cas pas tout centraliser sur la plateforme existante de La Digitale, c'est pas le but.

Et d'ailleurs, ça a un certain coût, les outils sont gratuits, donc là il n'y a pas de piège, mais quand un outil est gratuit, il faut tout simplement savoir qui paye. Et c'est vrai que plus il y a d'utilisateurs, plus il y a, au niveau technique, au niveau serveur, ça a une répercussion financière directe. Certains établissements le font déjà, l'Insa de Lyon, les CEMÉA, des instances de certains des outils de La Digitale, et c'est tout ce que je souhaite au projet, de voir essaimer un ensemble d'instances. Et ça, qu'on considère que ce soit un commun numérique ou pas, ça reste possible, parce que les outils sont publiés sous licence libre, donc ils peuvent être forkés également. C'est le cas de Digiscreen, qui est très largement utilisé dans les établissements scolaires en Allemagne, qui a été modifié par le Zoom Center en Allemagne, pour qu'il le redistribue. Donc tout ça, c'est possible grâce au logiciel libre.

D'accord. Tu évoquais à la fois la gratuité et à la fois les coûts du développement et du maintien des outils de La Digitale. On part un peu souvent du principe que les outils sont gratuits, et c'est quelque chose qui me gêne un peu, parce que je sais que ça a un coût qui est assez fort pour toi. Est-ce que tu pourrais nous dire quel est ce coût économique ? En tout cas, ce que représente le maintien et le développement des outils, et éventuellement si tu es en mesure de nous dire le temps que tu y passes en moyenne depuis sa création.

Oui, sur le coût économique, on est sur l'ordre de 10 000 euros par an. C'est variable, entre 9 et 12 000 euros par an. Dans le budget prévisionnel, je table sur 1 000 euros par mois. Quand j'en parle avec des développeurs, ils sont souvent surpris. J'insiste sur ce point-là aussi, je ne suis pas un développeur professionnel, donc c'est totalement autodidacte. En fait, je fais ce projet pour différentes raisons.

Premièrement, par passion. J'ai toujours cette urgence en moi de créer. Malheureusement, je n'essaie pas faire grand-chose de mes 10 doigts. Et donc, je dirais, le pouvoir créer sur un ordinateur, ça permet d'assouvir cette soif de création présente depuis que j'ai 5-6 ans, mais qui s'est transformée en de nombreux échecs, de peinture et autres, je passe. Mais en tous les cas, je dirais que c'est vraiment une passion avant tout. Et surtout, je parlais de ce déclic pédagogique. Soit j'ai une proposition d'un enseignant, ou moi-même je suis en situation de formation ou d'enseignement, et je me dis, là, il pourrait y avoir un outil simple qui permet de faire ça.

Le temps passé n'a jamais été rémunéré. Une estimation, c'est difficile, je pense, minimum 15 heures par semaine. Je dirais que ça c'est pour le tout-venant, parce qu'il y a entre 100 et 200 messages par jour qui viennent dans la boîte mail, donc ça prend déjà un certain temps de traiter tout ça. Donc, il y a la partie administrative et autres, donc je dirais toute la partie gestion du projet. Donc là, on n'est pas encore entré dans le développement. Je dirais 5 heures, de 5 à 6 heures au niveau de l'administration, réponse au mail, tout ça par semaine. Et après, j'essaie toujours de caser quelques heures sur la résolution de problèmes, développement de nouvelles fonctionnalités, nouveaux outils et autres.

Donc, ce que je voulais mettre en avant aussi, c’est que n'étant pas un développeur professionnel, j'imagine que ces coûts peuvent être optimisés. Il y a beaucoup de serveurs qui tournent à La Digitale. Je pense qu'un réel admin system pourrait, avec la moitié de ces serveurs, faire peut-être bien plus que ce qui est en place aujourd'hui. Donc, il y a également, je pense, un manque d'optimisation des ressources du projet.

Je dirais qu'il y a des partenariats qui se mettent en place qui pourraient aller dans ce sens-là. Je travaille par exemple avec la fondation Wikimedia en Suisse, qui m'a contacté justement pour voir de quelle manière ils pouvaient venir en aide au projet. Et donc, grâce à eux, j'ai réussi à résoudre les problèmes de stabilité de Digipad, qui à chaque rentrée subissait différents problèmes, car il y a une montée exponentielle du nombre d'utilisateurs qui est difficile à contenir. Ils ont mis en place un système de monitoring qui a permis d'identifier les goulots d'étranglement du projet, la mise en place d'un nouveau serveur, un audit de sécurité qui est en cours sur le projet, justement pour garantir également une sécurité minimale s’il est répliqué sur d'autres instances.

J'imagine que sur la partie admin system, il pourrait y avoir également des aides à solliciter. En tous les cas, en l'état actuel, ce sont les coûts du projet. Le financement est entièrement participatif. Si on évoque la pérennité du projet, il n'y a pas de danger sur les deux prochaines années, sur la capacité à payer les serveurs.

Mais ce qui a changé depuis quelques semaines, c'est qu'avant La Digitale c'était toujours un passe-temps. Là, depuis quelques semaines, c'est devenu mon activité principale. Ça n'a pas d'impact sur les outils mis à disposition, mais ça veut dire que, de mon côté, il faut que je trouve différents contrats, marchés. Il y a déjà des travaux qui ont été faits, mais en tous les cas, il faut réussir à subsister avec des contrats à côté de la mise à disposition des outils.

Encore une fois, aucun impact sur la plateforme elle-même, mais ce qui va être décisif dans les années à venir, c'est ma capacité à rester passionné par le projet. Il n'est pas exclu de mettre à disposition le projet, de le remettre à la communauté, avec une autre gouvernance, en tous les cas le projet ne disparaîtra pas d'un jour au lendemain.

Mais ce que je cherche à mettre en avant, c'est vraiment cet essaimage d'instances de l'outil. De peut-être moins reposer et faire confiance à la plateforme principale. Je ne dis pas qu'il n'y a pas de raison de me faire confiance, mais il faut toujours questionner en tous les cas ce type d'usage centralisé, et au contraire de mettre en place ces propres instances dans les institutions et dans les établissements.

Merci beaucoup pour toutes ces précisions. Tu es venu répondre à des questions que je me posais, notamment sur la question des risques. Il y a eu assez récemment, il y a quelques mois, un bug important sur Digipad qui a entraîné pour certaines personnes utilisatrices la perte de la dernière version enregistrée de leur pad et pour toi j'imagine pas mal de sueurs froides. Tu me disais que tu avais passé deux mois à répondre à tous les mails que tu avais reçus. Donc je me suis à ce moment-là, en tant qu'utilisatrice, posé la question de la pérennité des supports que je créais. C'est l'outil que j'utilise le plus. Je l'utilise pour ma veille et je l'utilise pour mettre à disposition des documents et des activités pour mes apprenants.  Donc, d'une certaine façon, tu as répondu à cette question, le fait que tu sois seul ne met pas en péril les outils et si un jour tu t'en lasses, tu feras en sorte que quelqu'un puisse prendre la suite, de ce que j'entends.

Oui, tout à fait. J'ai lu récemment - il faudrait que je retrouve la source - mais 90% des logiciels libres sont maintenus et créés par une seule personne.

Donc cette idée de communauté autour des projets, elle est également illusoire. C'est vrai pour des gros projets, des logiciels libres comme LibreOffice, GIMP, VLC et autres qui bénéficient de grosses communautés.

Mais de nombreuses librairies essentielles au fonctionnement d'Internet, finalement sont, et vous trouverez de nombreux mêmes sur les réseaux sociaux qui évoquent justement cela, avec une petite base qui maintient en vie une librairie essentielle qui est utilisée par les GAFAM, par toute l'industrie du numérique.

Je ne pense pas que ce soit exceptionnel d'avoir un projet tenu par une personne. Encore une fois, en creusant un petit peu, c'est l'essentiel des projets libres. En tous les cas, tous les contenus créés sur La Digitale peuvent être exportés, retransférés sur une autre instance. Il n'y a pas d'emprisonnement à rester sur la plateforme centrale.

Tu évoquais le problème du 4 avril…

La date est marquée dans ton agenda !

J'ai souffert. Je ne sais plus combien de milliers de mails sont tombés. J'ai 8000 en tête, mais je suis plus sûr. En tous les cas, de mails auxquels j'ai répondu, souvent avec une pièce jointe contenant les fichiers extraits du serveur. Ce ne sont pas des mails auxquels on pouvait répondre en 10 secondes.

C'est un enchaînement d'improbabilité technique, un mauvais alignement des planètes, qui a fait en sorte que la base de données de Digipad a été réinitialisée après une mise à jour. La dernière sauvegarde que j'avais date de février/début mars. Un mois de contenu perdu. Ça représente à l'échelle des Digipad entre 15 000 et 20 000 murs collaboratifs créés.

C'est la plus grosse perte de données que le projet ait subie. C'est ce qui avait permis de nouer ce partenariat avec Wikipédia, qui avait été sensible à cette perte et de voir comment résoudre ce problème.

Aujourd'hui, en ayant La Digitale en tant que passe-temps, à côté d'une activité professionnelle déjà bien chargée, tout se faisait de manière artisanale. Il n'y avait pas de système automatisé de sauvegarde. Je faisais les sauvegarde manuellement. Les fichiers n'étaient pas répliqués. Les coûts du Digipad sont liés à plusieurs millions d'utilisateurs chaque mois. C'est des dizaines de teras de données. Si j'évoquais l'impact environnemental du Digipad, je ne l'ai pas calculé, mais d'après les données, il pourrait être assez élevé.

Ce n'est pas un outil anodin à gérer. Depuis le mois de septembre, des garde-fous ont été mis en place. Il y a des sauvegardes automatiques chaque nuit. Les fichiers sont répliqués sur deux serveurs. Ça a un coût, ça a augmenté les coûts du projet, mais en tous les cas, c'est nécessaire quand un enseignant ou un élève confie des données à un prestataire, que le prestataire prenne soin de ces données et de ne pas les perdre. Ça demande beaucoup de travail. Je ne suis pas un professionnel ni de l'hébergement, ni de l'administration système, ni de développement.

La Digitale n'avait jamais vocation à devenir le projet qu'il est aujourd'hui. Ça devait rester un petit projet que je recommandais lors des formations avec un usage presque privé. Ça a pris une autre ampleur, mais en tous les cas, il n'y avait pas forcément les compétences derrière. J'ai toujours fait en sorte de les acquérir parfois tardivement. C'est pas simple à gérer au quotidien, et ça continue à occuper du temps. Maintenant, c'est huit, dix heures par jour.

Tu évoquais les participations financières que tu recevais de la part des personnes utilisatrices des outils. Comment est-ce qu'on peut te soutenir dans le maintien et le développement de La Digitale ?

De différentes manières. Le fait de monter des instances du projet, c'est soutenir le projet de manière indirecte. Déjà, ça peut décharger la plateforme centrale. Ça fait des économies d'échelle. Ça peut aussi, en fonction des institutions qui installent les outils, faire apparaître de nouvelles fonctionnalités. Donner du travail aux développeurs en créant de nouvelles fonctionnalités redistribuées dans la version libre du code.

Il y a une plateforme de financement participatif, la plateforme Open Collective.

Les retours sur les outils, c'est également précieux. Encore une fois, de mon point de vue, je fais ce projet par réelle passion, à la fois sur les usages pédagogiques imaginés et donc d'avoir des retours, des demandes de fonctionnalités. Il y en a beaucoup, toutes ne sont pas mises en œuvre. C'est tout le défi du projet de ne pas se transformer en usine à gaz en restant simple d'accès, mais en ayant un éventail assez large de possibilités pédagogiques. En tous les cas, tout retour sur les fonctionnalités est toujours le bienvenu.

Après, ce qui peut être intéressant aussi, c'est de travailler avec les institutions. C'est dommage, le projet n'a pas vu le jour, mais il y avait un projet avec l’Institut de formation initiale des enseignants à Madagascar. Je trouve que c'est intéressant de travailler dans des conditions matérielles dégradées, car je pense que c'est là où La Digitale trouve davantage sa place avec des dispositifs comme Edubox.

C'est mon rêve de pouvoir travailler sur Edubox de manière plus soutenue avec une institution, donc Edubox est une sorte de dispositif numérique hébergé sur un Raspberry Pi qui permet d'avoir un circuit fermé au sein de la classe, donc en dehors d'une connexion internet, donc en réseau local, tout un circuit de transmission, collecte de ressources et d'animation pédagogique. J'aime beaucoup ce type de dispositif et de plus en plus, j'essaie de faire le lien entre le numérique et les supports traditionnels. J'évoquais le cas du Danemark, en travaillant dans des visites de classe, les élèves étaient souvent très intéressés en combinant un jeu de cartes avec une activité numérique, en combinant analogique et numérique, ce sont des directions que je souhaiterais prendre par la suite.

Je me souviens que quand je t'avais interviewé dans le cadre de mes études il y a plusieurs années, tu avais une petite liste d'outils que tu souhaitais développer. Depuis, il y en a certains qui ont vu le jour. Est-ce que cette liste est toujours d'actualité et si oui, est-ce que tu peux nous révéler un ou deux outils que tu aimerais développer dans les mois qui viennent ?

Je l'ai devant les yeux, je pense qu'il y en a une cinquantaine sur la liste. Ceux qui sont en haut de la liste, c'est d'ailleurs une proposition que j'ai eue la semaine dernière d'une enseignante, qui s'appelle sobrement Digidico, et ça serait une liste de mots : on peut ajouter une définition, une image, voir un fichier audio. C'est un besoin identifié par différents conseillers pédagogiques.

J'ai Digidys, qui permettrait d'adapter un texte avec des typographies. C'est toute une liste, mais là, en tous les cas, je ne pense pas être sur une démarche de création de nouveaux outils dans l'immédiat. Digidico que j'évoquais, je pense que c'est sur la base des outils déjà existants. Notamment Digiflashcards pour créer des cartes mémo. Ça pourrait être assez rapide à développer.

En tous les cas, l'objectif, dans un premier temps, c'est déjà de consolider toute une feuille de route concernant les outils existants.

J'évoquais le chantier de l'accessibilité via les lecteurs d'écran, et le chantier de la documentation. Il y a des tutoriels vidéo existants. Je remercie d'ailleurs Johann Nallet de l'Académie de Poitiers, il me semble, qui a réalisé de nombreux tutoriels sur presque tous les outils du projet. Ça, c'est précieux.

Mais il n'y a pas réellement d'espace centralisé. Il y a des fonctionnalités que moi seul connais. Parfois, je transmets par e-mail quand il y a des demandes, mais n'ayant pas une documentation précise. Il y a parfois des paramètres d'URL, notamment, qui ne sont pas accessibles publiquement. C'est normalement quelque chose qu'on fait au fur et à mesure du développement du projet.

Dans un projet libre, classique, si on regarde ce que fait Framasoft ou autres, la documentation est toujours disponible dès le lancement du projet. Là, ce n'est pas le cas pour les outils de La Digitale. Ma passion se situe vraiment sur le développement. Il y a un ensemble de tâches qui sont essentielles, mais qui dans mon emploi du temps étaient annexes, qui n'ont pas été faites.

Il faut régulariser cette situation avant d'envisager de nouveaux outils. En tout cas, la liste n'est pas publique, mais elle est longue. Il y a de quoi occuper une vie…

Pour finir, tu as quitté le réseau social LinkedIn il y a longtemps. De quelle façon est-ce qu'on peut suivre tes actualités et celles du projet ?

Il n'y a que le blog qui est réellement à jour. En tous les cas, il y a le journal des mises à jour. Là aussi, c'est une particularité du projet. Généralement, le journal des mises à jour se fait sur la forge du dépôt où le code source est présent, à destination des développeurs. Mon journal de mise à jour est à destination des enseignants pour identifier les nouvelles fonctionnalités, donc il n'est pas du tout technique. Ce qu'il a aussi, je l'identifie clairement comme une lacune, parce que moi-même, en tant que développeur, je suis content de voir un journal bien fait quand j'utilise une librairie ou un projet. Mais là, ce n'est pas le cas sur la forge de La Digitale, donc sur Codeberg. Je suis d'accord de ne pas utiliser GitHub.

Le blog permet à la fois de voir les dernières mises à jour, les outils publiés. Il y a de temps à autre un article publié, mais ça, c'est devenu assez rare.  Mastodon, c'est un endroit sur lequel je publie parfois les mises à jour. Donc oui, c'est vraiment le blog le seul endroit qui permet de voir en tous les cas les nouveautés.

Super. Emmanuel, merci beaucoup. Et longue vie à La Digitale !

Merci beaucoup à toi et à Richard pour cette invitation. C'était un plaisir de partager ma passion sur le projet !