Désescalade numérique, 10 propositions pour les municipales (2/2)

Technologos et Richard Hanna

Technologos et Richard Hanna

Épisode 102 publié le 29/01/2026

Second épisode sur les 10 propositions de désescalade numérique à l'échelle locale pour les municipales. Comme le précedent épisode, il s'agit d'une rediffusion d'une émission, Paroles Technocritiques diffusée sur Radio Fréquence Paris Plurielle, émission animée par les membres de l'association Technologos.

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Transcription

Extrait

Richard : Et surtout, tout ce qui est réglementation environnementale, notamment sur les espèces protégées, peut être soumis à des dérogations. Donc, c’est vraiment le truc le plus dégueulasse qu’on puisse imaginer dans un article de loi qui veut "la simplification de la vie économique et l’innovation".

Adrien : On n’arrête pas le progrès, donc il faut des lois pour empêcher que le progrès soit arrêté...

Introduction

Bonjour, vous êtes sur Radio Fréquence Paris Plurielle 106,3 FM dans l'émission Paroles Technocritiques. Aujourd'hui en studio je suis avec Leïla, Serge, on retrouve Richard qui était venu le mois dernier, et Marion. Et en cabine il y a Blaise, Olivier et Robert, il y a beaucoup de monde aujourd'hui dans le studio. Un programme très chargé aujourd'hui.

Nous allons entre autres revenir sur les dix propositions pour une désescalade numérique au Municipal 2026. Voilà pourquoi Richard de l'association Point de MIR est revenu pour cette occasion pour une deuxième émission.

Vous pouvez écouter les émissions précédentes sur la page de l'association Technologos, il y a une page spéciale pour Paroles. D'ailleurs j'en profite puisque sont disponibles maintenant les conférences des Rencontres 2025 qui ont lieu le 5 et 6 décembre dernier. Avec donc plein de conférences à écouter, plein de conférenciers très intéressants.

Vous avez une préférence parmi les conférences, vous qui les avez écoutées là ?

Evidemment, elles sont très bien. Le son est plutôt pas mal. Et je remercie d'ailleurs Gianni de l'émission La Sociale de nous avoir aidé pour les enregistrements.

J'aimerais bien aujourd'hui changer un petit peu l'ordre et que l'on discute des événements futurs, des rendez-vous. Et Blaise a un rendez-vous à nous donner avant de démarrer vraiment l'émission. On va commencer par ça.

Blaise : C'est toujours le séminaire de Christopher Pollmann. Là, ce mois-ci, il avait invité Julien Gobin pour L'individu, fin de parcours ? C'était vraiment super bien. Et le prochain rendez-vous, c'est le 10 février. Le thème, c'est la médecine informatisée ou l'optimisation capitaliste à l'assaut du corps avec Brenda Bogaert, qui est docteure en philosophie et responsable de recherche en éthique médicale à l'Université de Lausanne. Cela se tient toujours de 18 heures à 20 heures à la Maison Suger, au 16 rue Suger, près de la place Saint-Michel.

Adrien :

Ça résonne un peu avec une des conférences des dernières rencontres, une conférence faite par le médecin Louis Chauvelot sur la santé comme alibi au progrès. Je vous conseille de l'écouter. Elle est vraiment très bien, comme toutes les autres, bien sûr. Je vous rappelle que le thème de les rencontres, c'était "La mégamachine, s'en sortir".

Vous êtes donc dans l'émission Parole Technocritique, une émission présentée, organisée, rédigée par les membres de Technologos, l'association Technocritique Technologos. Alors, dans cette émission et à l'association, on s'autorise à critiquer la technique et la science, enfin l'institution scientifique. Je parle des universités, je parle des laboratoires de recherche privée ou publique. Et pour pas mal d'entre nous, à l'association, ce n'est pas le problème de la science. Enfin, le problème de la science, ce n'est pas le capitalisme, c'est aussi la science. L'institution scientifique, c'est son fonctionnement en elle-même, notamment parce qu'elle arme le capitalisme industriel.

Et puis, j'aime bien cette phrase qui dit que l'industriel n'est rien sans le scientifique, mais le scientifique n'est rien aussi sans l'industriel pour sa carrière. Et bon, il y a un constat quand même que nous faisons, c'est que nous sommes dépendants de la technique et de la technologie. Nous sommes tous dépendants. Et je dis souvent qu'être technocritique, c'est être comme un drogué,
comme un addict qui critiquerait son dealer, enfin en l'occurrence son fournisseur, ou son fournisseur d'accès à Internet.

Et pourtant, je pense que quand même, enfin en tout cas, on est nombreux à l'association à le penser, qu'il faut critiquer la science, la technique, la technologie, critiquer positivement, mais aussi négativement. En fait, surtout négativement parce que le positif, il suffit d'écouter toutes les rubriques pro-tech des journaux, des magazines. Ça, c'est bon, il y a ce qu'il faut.

On l'a fait dans une émission de critiquer positivement parce qu'on fait la différence entre technique autoritaire et technique démocratique, comme le dit l'historien Lewis Mumford.

Alors, il faut critiquer la technique et la science parce que moi je pense en tout cas qu'à chaque fois qu'il y a une accélération technologique, il y a un recul de l'éthique, un recul de la morale, de la justice, appelez ça comme vous voulez. On pense au progrès de la navigation qui a permis la colonisation. Mais si on vient plus près de nous dans l'histoire, c'est la grande accélération de la Seconde Guerre mondiale avec un recul éthique énorme. On pense à la Shoah, mais on pense aussi à la bombe atomique qui n'est toujours pas considérée comme un crime contre l'humanité.

Je dis ça parce que là, il y avait vraiment des scientifiques, des prix Nobel qui étaient aux États-Unis, le monde libre, des prix Nobel qui ont participé à calculer la hauteur optimale pour faire exploser le plus efficacement une bombe atomique sur des civils. Ils étaient conscients de ça, les scientifiques. Ils savaient d'ailleurs qu'en 1945, les nazis ne pouvaient plus fabriquer la bombe,
que les Japonais avaient fait des propositions de reddition déjà nombreuses. Je vous renvoie au livre de Jean-Marc Royer, Le monde comme projet Manhattan.

Saviez-vous qu'avant Hiroshima, il y a eu une réunion pour savoir quelle était la ville qui allait prendre la bombe ? C'était Kyoto qui était proposée. Est-ce que vous savez pourquoi ?

Parce que Kyoto était considéré comme culturellement plus élevée, donc les gens allaient apprécier mieux l'exploit technologique.

C'est pas mal. Donc voilà, je pense que ce qui est intéressant, c'est de critiquer l'institution scientifique dans son fonctionnement.

Mais Olivier veut nous dire une petite précision.

Olivier : Juste un complément de question. Tu veux dire que Kyoto a été refusée parce que comme il y avait une dimension culturelle...

Adrien : Elle a été proposée, mais elle n'a pas été retenue. Parce que comme il y avait une dimension culturelle, il y aurait pu y avoir des conséquences négatives sur la réceptivité d'une bombe. Alors ça, je ne sais pas pourquoi elle a été refusée, mais je sais pourquoi elle a été proposée à un moment donné. La proposition qui a été faite, c'était pour justement que les gens apprécieraient mieux là-bas l'exploit technologique. C'est assez sombre comme témoignage.

Bon, on va aller plus près de nous. On va aller sur une accélération industrielle qui concerne l'informatique, le numérique. On va parler de numérique aujourd'hui, puisqu'il y a les dix propositions pour une désescalade numérique.

Et effectivement, nous, on critique tout à Technologos. Je préfère le dire parce qu'on a fait beaucoup d'émissions sur le numérique. On a fait une le mois dernier. On en a fait sur l'IA, mais on critique tout, les industries agroalimentaires, l'industrie, les biotechnologies.

Là, on est œcuménique, il n'y a pas de problème. Mais aujourd'hui, on ne va pas critiquer les industries qui nous permettent de manger, de nous vêtir ou de nous abriter. Mais une technologie qui est assez récente, on va dire 1970, vraiment l'essor du numérique. Pour moi, c'est plutôt 2000, avec Internet qui se déploie vraiment énormément. Et donc, je m'intéresse à cette technologie assez récente.

On s'intéresse aujourd'hui à cette technologie très récente et on continue le fil conducteur de la construction de cette technologie. Le fil conducteur, on en a parlé le mois dernier, le mois d'avance, c'est l'extraction minière. Pour fabriquer les outils numériques, il faut absolument travailler la roche et aller extraire tout un tas de minerais. Dans les années 70, il y avait une vingtaine d'éléments chimiques.

Je ne sais pas si vous savez, vous vous rappelez, au collège, au lycée, il y avait un tableau d'éléments chimiques, 118 éléments. Et en 1970, il y avait au max 20 éléments chimiques qui étaient extraits, travaillés, etc. Et puis, il y a une immense accélération pour les outils numériques, l'ordinateur. Il faut une trentaine d'éléments pour l'ordinateur et le smartphone, c'est 50, 60 éléments chimiques.

Donc, il y a une demande beaucoup plus importante de différents minéraux et donc, il faut une extraction beaucoup plus importante. Et on a parlé du livre de Celia Izoard, vous vous en rappelez, La ruée minière au XXIe siècle, excellent livre. Aujourd'hui, j'aimerais parler d'un autre ouvrage sorti la même année de Fabien Lebrun, Barbarie numérique. C'est un livre qui se centre aussi sur l'extraction minière, mais sur un pays en particulier, le Congo.

Sur le site de l'association Point de M.I.R, vous avez mis en ligne un morceau de musique, un morceau dont le titre est "No Congo, No Phone". Je trouve qu'il résume pas mal. Je vous invite à aller sur le site. Je ne me rappelle plus de l'artiste.

Tu te rappelles de l'artiste, Richard ? Peut-être que je te pose une colle ?

Richard : Tu me poses une colle.

Adrien : Ah, Marion, BM, d'accord. Donc, on lui fait un petit peu de publicité quand même.

Richard : C'est pas la bagnole.

Adrien : D'accord, c'est pas la BM. Oui, d'accord, ok.

Richard : Non, c'est surtout Bela Loto. En fait, il y a une série de podcasts que Bela Loto, la présidente de l'association, a produit. Effectivement, la première fois que j'ai entendu No Congo, No Phone, c'était dans un des épisodes de son podcast qui s'appelle Loin des yeux, Loin du cœur.

D'accord. Eh bien, donc là, je voudrais en parler un petit peu du Congo, même si on en reparlera, on prendra le temps, parce qu'aujourd'hui, c'est les 10 propositions pour une désescalade et le bouquin de Fabien Lebrun est très marquant. C'est pour ça que j'aimerais lui consacrer du temps, donc on y reviendra.

Dans son ouvrage, il explique que le Congo est indispensable pour l'industrie numérique parce que c'est un scandale géologique, un miracle géologique ou une malédiction pour les habitants, puisqu'il a tout un tas de minéraux, d'éléments chimiques très importants. On a le cobalt, on a plein de choses. On a le coltan. C'est un minerai qui contient du tantal et du niobium qui sont indispensables pour la microélectronique.

Et ce qui est intéressant dans son livre, c'est qu'il fait le lien entre les poussées du numérique. Par exemple, il fait le lien aux nouvelles guerres du Kivu en 2007. Vous savez ce qui apparaît en 2007 qui envahit nos vies?

Oui, l'iPhone, donc le smartphone. Il parle d'une autre accélération guerrière en 2010 parce que c'est l'apparition du... Allez, j'aime bien poser des questions dans cette émission.

Un nouvel appareil qui fait la transition, il le dit comme ça, Fabien Lebrun, entre le smartphone et l'ordinateur, enfin entre l'ordinateur et le smartphone.

Oui, la tablette. Donc, à chaque fois, il y a une accélération, il y a des conflits puisqu'en fait, il y a des milices armées. Il y a une centaine, plus d'une centaine de milices armées qui se disputent les ressources naturelles. Donc, ce Congo est entouré par des pays qui sont intéressés par ça. Même le, il y a des guerres entre des milices qui appartiennent des fois au Congo. Enfin, c'est assez étrange.

Et ce que fait Fabien Lebrun, c'est qu'il décrit, qui prend le temps. Parce que si je vous dis comme ça, il y a des guerres, il y a des enfants qui meurent, des femmes qui meurent. Et qu'on passe à autre chose, c'est ce qui se passe dans les journaux, dans les articles. Eh bien, voilà, on a très vite fait de résumé. Fabien Lebrun, prends le temps.

Olivier : Il se trouve que je connais quelqu'un qui vit au Congo, en fait à Butembo plus précisément, au nord-est. Le pays est gigantesque, c'est plusieurs fois la France. Et en fait, il m'a envoyé des photos et des descriptions des massacres qui sont faits. Oui, c'est affreux. C'est la région des Grands Lacs dans laquelle, depuis plus de dix ans, il y a des massacres. Pourquoi ? Parce que le but, c'est l'extraction de ces terres rares, plus ou moins rares. Mais on en reparlera comme on avait dit.

Adrien : Pas que des terres rares, pas que.

Et il y a quelque chose qui m'a beaucoup marqué et je voudrais le dire, même si c'est un peu un peu dur. Ça peut peut-être choquer en tout cas.

C'est que Fabien Lebrun décrit bien ce qui se passe dans les missions de l'ONU qui sont venues faire des audits, entre guillemets, de ce qui se passait, des exactions, des violences. Et il y a un passage qui m'a marqué. Je vais prendre le temps de vous le dire.

C'est que au Congo, le viol est une stratégie militaire à des fins minières.
Certes, il y a eu un cessez-le-feu en 2002, mais la violence n'a pas disparu pour autant, car les milices continuent de contrôler les régions riches en minerais pour y avoir accès. Il faut défricher de vastes étendues de forêts et de cultures diverses. Une opération impossible si les populations locales se mettent en travers. C'est ici qu'on se sert systématiquement des viols. Bien sûr, les milices brûlent les villages, tuent les hommes, mais leur première arme, c'est la violence sexuelle. La finalité politique du viol est de faire imploser la cellule familiale et de disloquer la communauté. Raison pour laquelle les femmes sont violées devant leur mari, leurs enfants, parfois obligées de participer aux viols. Le crime attaque l'égo de la population. Ce qui suit le viol, c'est la désintégration de la société.

Il décrit comme ça, il prend le temps, parce que c'est très difficile de comprendre ce qui se passe, parce que ça se passe très loin de nous. Et je pense qu'il est très important qu'on explique tout ça, qu'on parle de ça, pour que ça existe. Et tout ce qu'on a décrit avant est très important dans le livre de Celia Izoard sur ce qui se passe au Maroc, en Espagne. Elle parle aussi de l'Ukraine, on n'a pas eu le temps d'en parler, j'aimerais bien en parler aussi.

C'est très important. En tout cas, moi, ça me donne une certaine assurance à aller voir les gens et leur parler du numérique et leur proposer donc cette désescalade du numérique. Voilà, moi, je me suis senti très bien droit dans mes bottes quand je suis allé voir ma conseillère municipale pour lui proposer ça, même s'il y a peut-être des propositions qu'elle a trouvées un petit peu bizarres ou un petit peu trop radicales. Je trouve que ce qui se passe, la radicalité, c'est aussi celle qui se passe au Congo et que je trouve impose donc de demander une désescalade dans un premier temps.

Si peut-être que de vouloir stopper le numérique tout de suite, c'est peut-être impossible. En tout cas, la "common decency", c'est la phrase d'Orwell, la décence commune, l'éthique oblige à demander, à prôner une désescalade. Et donc, voilà, on va démarrer ces dix propositions pour une désescalade numérique.

Tu as quelque chose à ajouter, Leïla, vas-y.

Leïla : Oui, merci, Adrien. Je voulais revenir sur deux éléments que tu as dit pour introduire le sujet d'aujourd'hui. Le premier, c'est un petit peu en amont de ton discours où tu disais que le numérique, ça touche à la communication plutôt,
mais bon, évidemment, ça touche à toute la société, même l'alimentation, la manière de s'habiller, puisque ça organise toute la production.

Et puis, par ailleurs, le fait que c'est loin de nous ce qui se passe au Congo, certes, mais dans le précédent ouvrage de Fabien Lebrun qui s'appelle "On achève bien les enfants", il fait le lien entre ce qui se passe en amont de la production de ces écrans et ce qui se passe en aval chez nous sur nos enfants. Et certes, ce n'est pas la même intensité de violence, mais clairement, il y a un lien.

Adrien : C'est ce que je discutais avec Serge, effectivement. Par exemple, l'extraction minière des terres rares et la purification des terres rares existaient à La Rochelle, mais elles s'accompagnaient d'extractions de matières radioactives. Donc, des citoyens se sont plaints et les hommes politiques ont décidé d'externaliser, de faire ça en Chine, de laisser les Chinois avoir le monopole, super.

Mais effectivement, il y a ce ressac, c'est-à-dire ce retour de bâton. C'est-à-dire qu'on a enlevé tout ce qui était problématique au niveau écologique, même s'il reste des choses, bien sûr, en France, il y a des gros problèmes. Même des anciennes mines d'or qu'on pense à Salsigne, par exemple, ça nous retombe sur la gueule, en fait. Mais c'est les enfants et c'est même les adultes qui en subissent les conséquences, que ce soit effectivement le cyberharcèlement, aussi pour Michel Desmurget, le neuroscientifique, la baisse cognitive aussi généralisée, la baisse d'empathie, la violence qui se généralise...

Leïla : Les relations de plus en plus brutales. Là, on va parler de la désescalade numérique, mais tous, on est venu certainement en prenant les transports et on s'aperçoit que les gens, avec leurs téléphones, sont beaucoup moins présents les uns pour les autres et donc il y a des relations plus brutes avec parfois des échanges d'insultes aussi.

Richard : Les transports qui ne fonctionnent plus sont numériques aussi. Tout a été numérisé, parfois des lignes de métro qui sont automatisées, quid s'il y a une panne, peut-être qu'on va en parler tout à l'heure, mais s'il y a une panne, une panne électronique, informatique, un bug, ça peut planter aussi les transports en tant que tels.

Adrien : Oui, le numérique s'est infiltré partout.

Alors, oui, tu veux dire quelque chose Richard ?

Richard : Sur l'extraction minière en RDC, en République démocratique du Congo aussi, un super documentaire qui a été diffusé lors du festival Numérique en lumière organisé par Point de M.I.R, c'est Du sang et de la boue. Je ne me rappelle plus du nom de l'auteur. Du sang et de la boue, il me semble que ça peut être encore trouvé dans certains cinémas d'art et essai. Quoi qu'il en soit, vraiment, moi ça m'a bouleversé. Donc on suit des creuseurs dans un village du Kivu, tu en as parlé tout à l'heure, dans la région des Grands Lacs en RDC. Et vraiment, le film, c'est un film documentaire, il est magnifique. Il y a une direction photographique, mais c'est magnifique. Et on a l'impression que là-bas, c'est l'enfer et tout, mais en fait, c'est hyper vert, c'est beau.

Adrien : Oui, j'ai vu des images.

Richard : C'est un paradis et en même temps, il y a l'enfer dans les sous-sols. Et du coup, on suit des creuseurs, on voit un peu comment ils vivent, leur famille, leurs enfants, les accidents, les enterrements. Et ça, c'était juste avant. Et à la fin du film, je spoile un peu, mais c'est juste qu'on nous annonce que tout ça a été filmé un peu avant l'arrivée du M23, donc la milice armée qui est un peu à la solde du Rwanda. Et du coup, on nous dit que le village un peu a disparu. Mais vraiment, c'est un super documentaire, je vous le recommande.

Adrien : Merci de la recommandation. Olivier ?

Olivier : Oui, moi, on m'a aussi dit que le M23 était financé pas seulement par le Rwanda, mais aussi par quelques entreprises qui profitaient bien de la session. Évidemment. Mais on avait dit qu'on en reparlait plus tard, donc on ne va pas en reparler là.

Adrien : Dans le livre de Fabien Lebrun, ça, c'est bien décrit.

Favoriser une éducation ouverte et créative

Alors, on redémarre, on a fait les six premières propositions le mois dernier. On démarre par la septième proposition à l'école. C'est de favoriser une éducation ouverte et créative. Et donc, avec le minimum de numérique.

Richard : Exactement. Justement, on a voulu que ce soit un peu positif
et pas dire qu'on veut interdire le numérique à l'école directement en titre. Justement, tu en parlais tout à l'heure, il me semble que c'est Celia Izoard qui a un peu trouvé ce truc en contre-pied d'avoir un truc un peu positif comme titre.

Notamment, une des premières mesures qu'on pointe face à ce qu'on dénonce, les fameux quatre heures, plus de quatre heures d'écran par jour en moyenne pour les enfants, hors temps scolaire. C'est une moyenne.

Adrien : Ah oui, hors temps scolaire. Enfin, hors temps scolaire, sachant qu'il y a des fois, ils l'utilisent pour les lycéens. Beaucoup plus. Mais bon, ça, c'est une moyenne.

Richard : Et du coup, d'abord, dépenser davantage, mettre peut-être du budget sur des sorties culturelles, sportives, des séjours en pleine nature, etc. C'est vraiment éloigner les enfants de l'éducation au tout-numérique.

Voilà, on a parlé de digital detox, des choses un peu peut-être anodines, mais quand même de former les personnes qui sont au contact des enfants, de ne pas utiliser le téléphone en leur présence, des choses comme ça.

Adrien : Ceux qui s'occupent des temps extra-scolaires.

Richard : Même les enseignants. Moi, je suis intervenu à l'école et dès qu'il y a l'occasion se pointe, on doit chercher quelque chose, hop, le téléphone est de sortie. Ou carrément, moi, j'ai assisté à ça. J'ai présenté justement les impacts environnementaux du numérique dans la classe de mes enfants. Et à un moment, je n'avais pas du tout prévu ça. La maîtresse nous dit, tiens, on va mettre une vidéo sur YouTube. On va chercher sur Google Images à quoi ça ressemble. J'étais là. "Non, ce n'était pas trop le but". Parce que moi, j'avais ramené un jeu de cartes. Et le réflexe était, hop, on va montrer des images sur Google Images et sur YouTube.

Adrien : C'est tellement efficace et facile.

Richard : J'étais invité, donc je n'ai pas pu dire à la maîtresse, non, vous n'avez pas compris ce que j'essaie de dénoncer.

Adrien : Oui, c'est compliqué ça.

Richard : C'est très compliqué.

Et du coup, qu'est-ce qu'on a dit d'autre ? De limiter les supports numériques à l'école, notamment l'école primaire, les tablettes, les ordinateurs, le wifi à l'école. Est-ce qu'on en a vraiment besoin ?

Il y a des choses aussi comme l'accès un peu numérique, biométrique, avec des cartes d'accès à la cantine. Ça peut être tout simple, mais en fait, il y a du numérique, de la technologie partout.

Ça peut aussi être dans la sensibilisation pas que des enfants, mais aussi des familles, des enseignants sur les impacts du numérique. Parce qu'aujourd'hui, ce qu'on voit, ce qu'on constate, c'est plutôt la sensibilisation des enseignants à l'usage du numérique.

Adrien : Oui, mais il y a beaucoup de réfractaires quand même. À l'usage tout azimut du numérique, quoi. Chez les enseignants, ils sont pas forcément... Parce qu'il y a beaucoup, beaucoup de formations à destination des enseignants qui sont là-dessus. On trouve qu'ils sont pas assez formés, il faut les former, les surformer. Et finalement, le succès n'est pas forcément au rendez-vous.

Richard : Tant mieux.

Après, il y a des choses comme dégafamiser les outils numériques utilisés à l'école. On a parlé dans l'émission précédente, c'était dégaphamiser les services publics, la mairie, mais aussi évidemment à l'école aussi. Tant qu'à faire qu'on a besoin d'outils numériques, au moins que ça soit libéré des plateformes et des GAFAM.

Dégafamiser ?

Olivier : Ça veut dire quoi dégafamiser ?

Richard : Dégafamiser, c'est plutôt aller vers des outils libres. Je sais qu'autour de la table, vous n'êtes pas tous d'accord là-dessus. Mais à minima, voilà, d'aller plutôt sur des outils libres qui ont une portée un peu plus démocratique, tu en parlais tout à l'heure.

Olivier : Oui, mais en fait, on est bien d'accord. C'est-à-dire qu'on fait une hiérarchie. Il y a les produits des GAFAM qui, pour nous, sont le plus à éliminer.
Après, il y a du logiciel libre qui nous semble préférable, même s'il n'est pas idéal. Et on préférerait qu'on fasse nous-mêmes les choses qu'on peut faire nous-mêmes. Mais un tableur, moi, je ne peux pas le faire moi-même. Donc, on trouve que c'est un intermédiaire qui est raisonnable. C'est un débat en nous, en interne, mais le débat est assez clair. Il y a plusieurs positions. On n'est pas une secte.

Adrien : Moi, je trouve que ça raisonne pas mal quand je parle de cette proposition. Et puis, il y a beaucoup de lycées dans les Hauts-de-Seine qui commencent à... Parce que au collège, c'est interdit le smartphone, le téléphone.
Au lycée, non. Mais il y a pas mal de lycées qui ont pris l'initiative de parler d'interdiction dans l'enseigne du lycée, ou alors de faire des casiers.

Et ça raisonne. Les gens, pour eux, ils trouvent ça super. Et les parents, bien sûr, ils trouvent ça génial. Je peux vous le garantir. Et les enseignants aussi. Il y a une charge mentale en moins qui est indéniable.

Alors, le problème, c'est qu'il n'y a plus de budget pour les livres. Mais que les régions, parce que c'est les régions qui financent les lycées, se rendent compte que le numérique, ça coûte cher. Il y a une maintenance, il y a tout ça. Donc, voilà, il y a peut-être une réflexion qui va dans le sens du retour du livre. J'espère. En tout cas, moi, je l'espère vraiment.

Leïla : Et par rapport à la gestion un peu administrative de l'établissement, moi, j'ai l'exemple de ma fille qui est au collège et récemment, il y a eu une panne informatique. Pour les cantines, le personnel est obligé d'écrire à la main chaque enfant qui venait manger, qui lui montrait sa carte. Donc, il faut toujours avoir à l'esprit la possibilité, pas de revenir en arrière, mais la possibilité de s'en passer et la charge que ça peut représenter pour les personnels aussi.

Adrien : Oui, et puis, enfin, on en reparlera de l'éducation, de ces logiciels comme ProNote qui se sont imposés, qui sont des logiciels d'entreprises privées
et qui ont des conséquences très toxiques sur la communication entre les élèves et les professeurs et entre les parents et les professeurs. Une communication qui résonne avec ce que t'as dit, là, qui se tend à cause de ça, avec cette façon de communiquer facilement et de façon... avec un écran, quoi. Une sorte de protection, mais qui permet de se lâcher.

Olivier : Oui, un petit commentaire, c'est qu'en fait, là, on a un exemple typique de critique, de technocritique. Pourquoi ? Parce qu'en fait, les technocritiques, une de leurs hypothèses premières, c'est de dire qu'aucun outil n'est neutre. Il laisse des traces au travers de son usage. Là, si on utilise un intermédiaire informatique, ça veut dire qu'après, on s'interdit ou on se rend plus difficile l'usage du papier, dans l'exemple que disait Leïla, et l'usage de concrètement des choses qui nous permettent de réparer nous-mêmes nos objets. Et c'est là où il y a une forme un peu d'autonomie que du coup, il y a peut-être un débat à se poser entre le développement de la technique et l'autonomie des citoyens. Et perso, je crois que je préfère l'autonomie des citoyens.

Adrien : Quelqu'un veut encore réagir sur l'éducation avant qu'on passe à la... Oui, Serge ?

Serge : En parlant d'autonomie, on entend souvent ce discours, justement, que d'utiliser les techniques, c'est participer à l'autonomie de la personne. Moi, j'entends plutôt, quand on me parle d'autonomie, "automate", parce que c'est plutôt la réalité. Mais il y a tout un discours sur l'autonomie qui est, en fait, d'utiliser les machines, les automates pour favoriser l'autonomie de la personne. C'est être tout seul devant une application pour faire telle chose.

Adrien : Ce que je comprends, c'est effectivement, moi, des fois, je vois, il faut qu'il soit autonome l'élève avec telle application. C'est pas la même chose, effectivement. Même sur l'autonomie, moi, j'aime bien ce terme, quand même.

Serge : Oui, mais aujourd'hui, je trouve que ça a changé de sens.

Leïla : C'est vrai que c'est un terme qui se définit pas tout seul, mais relativement à quelque chose, c'est-à-dire, est-ce qu'on veut autonomiser les enfants, par exemple, par rapport peut-être à leurs enseignants ou à leurs parents
et les capter dans une économie de l'attention avec l'utilisation d'applications directement sans médiation adulte ? Ça peut être ça aussi.

Adrien : On passe à l'autre proposition, même si l'éducation, on y reviendra, il y aura des émissions là-dessus, et l'éducation et le numérique. On passe à la huitième.

Comment lutter contre l'Airbnbisation de l'habitat ?

Richard : Oui, donc là, on s'attaque, on va dire, c'est le GAFAM du logement. C'est la plateforme étasunienne Airbnb. Pourquoi Airbnb ? Il n'y a pas qu'Airbnb, mais c'est un des représentants les plus gros de la dérive, on va dire, des plateformes numériques qui permettent l'exploitation du logement.

Et aujourd'hui, c'est que, en fait, il y a de plus en plus, notamment de Français et partout dans le monde. Mais bon, si on revient au municipal en France, c'est aussi dans les communes, il y a certaines villes, certaines communes qui sont de plus en plus, c'est de plus en plus compliqué de se loger. Et donc, on a voulu souligner ça et puis de proposer des mesures pour justement s'éviter cet accaparement de logements, de meublés et de tourisme pour les touristes et de pouvoir privilégier les habitants pour pouvoir se loger tout simplement.

Adrien : Ça transforme considérablement les villes. Il y a des villes qui s'attaquent à Airbnb pour l'empêcher de proliférer, comme quoi une application transforme concrètement notre façon de vivre ensemble.

Olivier : Oui, j'ai encore un autre petit truc sur Airbnb. C'est qu'il me semble qu'au travers d'Airbnb, comme au travers de plein d'autres trucs du même genre, il y a la notation de tout le monde par tout le monde, mais surtout le contrôle par l'entreprise centrale qui surveille les notations par les uns et par les autres. C'est-à-dire que le but, c'est le contrôle généralisé. En fait, on risque de ne pas le voir. Mais tout le monde est noté, vous avez une note, vous valez tant. Vous voyez ce que ça veut dire du monde ?

Richard : Tout à fait d'accord, mais dans notre programme, on n'a pas du tout parlé de ça, on n'a pas dénoncé ce point-là. Effectivement, il y a ce travers-là.

Adrien : Vous ne pouvez pas tout faire, mais c'est déjà très bien.

Richard : Effectivement, on a ça partout. Maintenant, il faut noter tout. Je vois même, si on regarde sur Google Maps, les collèges sans noter, c'est n'importe quoi. On a des notes sur les collèges, sur les lycées, etc. C'est n'importe quoi.

Là, on est resté vraiment sur le... Sinon, on se serait perdu dans nos propositions, on est resté sur l'aspect logement. Il y a des leviers juridiques, notamment la loi Le Meur, qui permet de fixer le nombre maximal de jours de location touristique. J'espère que tous les maires connaissent ça. En tout cas, au moins de sensibiliser là-dessus. On peut aussi avoir des zones réservées à la construction de résidences principales et de fixer des quotas de meublés de tourisme.

Qu'est-ce qu'on peut dire d'autre ? Je ne vais pas pouvoir tout détailler, mais en tout cas... On a parlé aussi d'inciter les propriétaires à louer un logement peut-être 9 mois de l'année pour les étudiants. Et puis, éventuellement, en termes d'optimisation, pour les 3 mois de location d'été, de pouvoir, à ce moment-là, faire du logement de tourisme.

Adrien : Oui, parce que Airbnb permet à des gens de garder leur logement à condition qu'ils fassent du Airbnb. Il y a une dépendance qui est très forte. Donc, revenir en arrière ou diminuer... Enfin, vos propositions sont nuancées. Je les ai montrées à des gens qui faisaient du Airbnb, mais comme ils le faisaient dans leur maison, ils ont compris le message déjà. Donc, c'est entendable. Je trouve que là, vous avez fait preuve de pédagogie.

Richard : De nuances.

Adrien : De nuances, oui, mais c'est compliqué. On va peut-être faire une pause musicale. Et après, on fera la suite des propositions. Et puis après, il y aura des ouvrages aussi, des magazines proposés par Serge et Leïla, et un extrait aussi. On va écouter un membre de Technologos dont le nom d'artiste est "Nuages Fous". Et le titre... Je vais prendre le temps. Le titre du morceau... C'est "Si vous cherchez la Sagesse".

(musique)

Si tu cherches la sagesse
Pas besoin d'aller bien loin
Tourne tes yeux vers la Grèce
Nos cousines, nos cousins
Si tu cherches la sagesse
Pèlerine, pèlerin
Tourne tes pas vers la Grèce
C'est de là-bas que ça vient
Ne guide pas tes pas à Rome
Tu pourras plus croquer la pomme
Pas non plus Jérusalem
On y trouve trop de haine
Ne grimpe pas à la salle
Grand Lama n'est plus là-bas
Et pas non plus à la Mecque
Là-bas, des fois, ça pète sec

Sous le ciel de l'Acropole
À une époque un peu folle
Sonner les grandes écoles
Y'en a bien une qui te colle
Si tu veux que ça progresse
C'est pas dans les religions
Oublie leurs belles promesses
Et laisse les dieux où ils sont

Épicure
Fais-en une bonne cure
Ou le Grand Socrate
Si t'as vraiment la patate
Aristote
Cinémate,
ça te batte
Ou encore Platon
Pour frimer dans les salons

Si tu cherches la sagesse
Pas besoin d'aller bien loin
Tourne tes yeux vers la Grèce
C'est de là-bas que ça vient
Si tu veux que ça progresse
Pellerine, Pellerin
Tourne tes pieds vers la Grèce
Là-bas commence le chemin

Adrien : Vous êtes toujours sur Radio Fréquence Paris Plurielle 106,3 FM, dans l'émission Paroles Technocritiques où le sujet principal est la désescalade numérique, les 10 propositions pour une Désescalade numérique aux Municipales 2026

Et on passe à la 9ème proposition, lorsque la conseillère municipale de ma ville a ouvert les propositions, quand elle est arrivée à cette proposition, j'ai eu un peu peur parce que ça permet de faire de rentrer de l'argent pour les municipalités.

Refuser l'installation de data center sur la commune

Donc la 9ème proposition c'est un peu tendu pour eux mais je trouve que c'est très important.

Richard : Là on est parti directement sur "refuser" même si aujourd'hui les marges de manœuvre sont assez minces, je vais en parler.

Pour introduire le sujet, quelques chiffres dont on parle dans cette proposition : un data center électrique d’une ville comme Bordeaux consomme actuellement beaucoup d’énergie, et ça augmente. Pourtant, c’est seulement un emploi créé pour les 10 000 m² installés. Donc, ce n’est pas énorme.

Généralement, on nous vend les data centers en disant qu’ils vont créer des emplois, qu’il y a des sujets de souveraineté, de souveraineté numérique, d’avoir nos propres data centers. Macron nous a vendu du rêve. En tout cas, il vend l’électricité française, entre guillemets, « bas carbone ». Donc, le fameux discours « Plug baby plug ».

Adrien : OK, je ne connais pas.

Richard : Non, ça ne vous parle pas ? C’était à l’occasion du sommet Choose France, le 13 mai 2024, un discours d’Emmanuel Macron qui invitait les entreprises présentes, Microsoft, Amazon, etc. à s’installer en France. À cette époque-là, il y avait eu le « drill baby drill » de Donald Trump, et donc Macron, pour répondre à Trump, avait lancé « plug baby plug », c’est-à-dire : installez-vous, consommez l’électricité bas carbone et nucléaire française.

Tout ça, pourquoi ? On n’en parle pas tellement, mais généralement, à quoi ça sert, tous ces data centers ? C’est pour développer, grosso modo, l’IA.

Adrien : Il faut abriter les données, ingurgitées par l’IA.

Richard : Ce ne sont pas les données de santé des Français ou quoi que ce soit. Honnêtement, c’est surtout pour des entreprises qui vont continuer à se développer sur des sujets plutôt futiles. Donc, il y a plusieurs sujets : la consommation d’électricité, l’artificialisation des sols. Ce que je disais, au niveau local, on a pas mal cherché, j’ai justement, enfin pas que moi, on était plusieurs, questionné pas mal de collectifs, notamment « Le nuage était sous nos pieds », qui sont assez mobilisés du côté de Marseille contre l’installation de data centers.

En fait, les marges de manœuvre sont assez minces, parce qu’il y a une loi qui n’est pas encore totalement adoptée, mais le projet est adopté qui est la loi de simplification de la vie économique. Il y a un article 15 qui vise à simplifier l’installation de data centers.

Adrien : Et oui, il faut être disruptif, il faut aller vite.

Richard : Comment on facilite la chose ? Bah, on retire les droits aux collectivités locales. Donc, c’est l’État, notamment via les préfets, qui va imposer l’installation de data centers.

Adrien : Les citoyens peuvent se retourner sur leur municipalité, mais ils n’ont qu’un pouvoir limité.

Richard : C’est l’État qui va pouvoir installer les data centers et aussi les labelliser. Attention, préparez-vous : des data centers qui sont des projets nationaux d’intérêt majeur (PNIM). Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que les collectivités n’ont pas leur mot à dire. Les études d’impact, les consultations publiques sont simplifiées. Déjà aujourd’hui, concrètement, ça ne sert pas à grand-chose, et cela va carrément les simplifier.

Et surtout, tout ce qui est réglementation environnementale, notamment sur les espèces protégées, peut être soumis à des dérogations. Donc, c’est vraiment le truc le plus dégueulasse qu’on puisse imaginer dans un article de loi qui veut "la simplification de la vie économique et l’innovation".

Adrien : On n’arrête pas le progrès, donc il faut des lois pour empêcher que le progrès soit arrêté...

Richard : Pour que les gens ne nous mettent pas des bâtons dans les roues. Malheureusement, je ne veux pas non plus faire peur là-dessus, mais ce qu’on dit, c’est qu’on sensibilise dans cette proposition, dans cette mesure de refus d’installation de data centers sur la commune, qu’on vise quand même les gros data centers, parce qu’il y a ce côté « pas dans mon jardin ». C’est un peu compliqué. Donc, on peut se dire qu’il vaut mieux que les Français utilisent des données, des centres de données qui sont ailleurs ? C’est là où tu parlais tout à l’heure de nuances. C’est un peu du « not in my backyard ». C’est un peu compliqué.

Donc, on peut se dire qu’il vaut mieux avoir des petits centres de données, sur des trucs vraiment utiles, en tout cas qui ne sont pas ailleurs. Mais il faut vraiment questionner l’utilité de ces data centers. Aujourd’hui, on ne les questionne pas.

Ce qui est important, c’est qu’au niveau local, la municipalité peut agir, notamment aujourd’hui, tant que la loi n’est pas passée. C’est dans le plan local d’urbanisme intercommunal que les élus peuvent agir là-dessus. Et puis, éventuellement, d’autres leviers, via des moratoires ou peut-être aussi via des associations locales, pour pouvoir sensibiliser la population. Parce que, quoi qu’il arrive, s’il y a des projets nationaux d’intérêt majeur, on l’a vu, il y a des combats qui ont été gagnés, notamment l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, qui n’a jamais vu le jour, et tant mieux. Donc, il y a des combats, même s’ils sont labellisés d’intérêt majeur ou quoi que ce soit, il y a toujours des combats à mener au niveau local.

Adrien : Oui, je crois que les combats, on les voit dans tous les domaines, même pas que dans le numérique. Il y en a, et effectivement, il faut encourager les collectifs, même si c’est difficile, même s’il y a des lois qui mettent des bâtons dans les roues de ces collectifs.

Serge : Je trouve aussi que ce qui n’est pas questionné, et je pense qu’on n’a jamais vraiment l’occasion d’échanger sur cette question avec les représentants et les politiques, avec les datacenters c’est l’utilisation des données pour gérer une ville. Parce qu’en fait, elles sont partout. La ville est devenue une espèce d’usine à données : sur la circulation, sur la météo, sur les gens avec la géolocalisation... Et même les arbres. Tous les arbres de Paris ont une puce RFID pour que les techniciens, les jardiniers, aient accès à tout l’historique des interventions sur les arbres. Donc, on est arrivé à un stade où, je trouve, on n’est plus dans la politique, c’est de la gestion de flux et de données.

Olivier : C’est un scénario catastrophe, et vous allez vite voir qu’en fait, il n’est pas du tout invraisemblable. Imaginez que demain, la Chine envahisse Taïwan, et que du jour au lendemain, il n’y ait plus les trois quarts de notre approvisionnement en puces. On est mort, surtout si notre nourriture, etc., dépend trop de ces puces.

Adrien : Moi, je voudrais faire un peu de pub pour un journal qui parle de ce sujet des data centers, des collectifs qui se battent en Île-de-France. J’en ai parlé la dernière fois, mais je n’ai pas pris le temps : c’est « Le Chiffon », un journal garanti sans IA, qui est le journal de Paname et sa banlieue. Dans le numéro d’automne 2025, il y a une cartographie bien bétonnée, pardon, bien détaillée...

Richard : Et bétonnée

Adrien : oui et bétonnée (rires) des centres de données en Île-de-France. C’est vraiment très intéressant. Ce n’est pas le dernier numéro, le numéro 18 « Transition partout, écologie nulle part », mais je pense qu’il est possible de le commander. Ça coûte 4 euros, et il est vendu par certaines librairies en Île-de-France. Je vous le conseille, c’est très intéressant pour voir comment ça se déploie, comment ça s’impose un peu comme tu l’as expliqué, Richard, dans les collectifs qui se battent là-dessus.

Et si vous voulez les soutenir, et que vous habitez en Île-de-France, parce que RFPP est une radio diffusée en Île-de-France.

J’ai une petite anecdote : est-ce que vous avez déjà visité un data center ? Je suis allé au laboratoire de particules, c’est le data center qui gère notamment les données du CERN, l’immense accélérateur. Il est à Orsay, une partie des données y sont envoyées. La responsable informatique a dit la chose suivante, alors qu’on ne lui avait rien demandé : « L’informatique et l’écologie, ça fait deux. » OK, d’accord. Parce que ça consomme beaucoup d’énergie, d’eau, de refroidissement. Et après, on est rentré à l’intérieur : un vacarme, un bruit assourdissant, des objets métalliques partout, on avait l’impression que c’était des chaînes HIFI. C’était excessivement bruyant, et donc pas écologique. Et donc, ils veulent en mettre partout, et ils vont parler de transition écologique et de transition numérique comme faisant partie intégrante de cette transition écologique qui n’a jamais eu lieu, et qui, je pense, n’aura jamais lieu.

Richard : J’ai eu l’occasion de visiter un data center « green ».

Adrien : Ah oui, c’était moins bruyant ? Pourquoi c’était green ?

Non, c’était très bruyant. Pourquoi c’était green ? Parce qu’ils n’utilisaient pas l’eau pour refroidir les serveurs. Ils utilisaient un flux d’air naturel, avec des principes anciens de flux d’air. Le flux chaud ressortait, et captait l’air frais à l’extérieur. Donc, ils n’en parlaient pas, mais il y avait forcément un îlot de chaleur autour. C’était dans une zone industrielle...

Adrien : Sûrement un endroit très joli.

Richard : Non, dégueulasse. D’autant plus qu’il y a, pour les data centers, toujours un système de secours d’alimentation, donc une cuve de fuel à l’extérieur, et aussi une espèce de mini-bassine d’eau, pour en cas d’incendie. Ils n’utilisaient pas le refroidissement à l’eau, donc je ne sais pas trop, peut-être pour les générateurs au fuel en cas de panne. Mais c’était green.

Adrien : On va laisser la parole à Leïla.

Leïla : Je voudrais faire le lien avec ce qu’ont dit Serge et Olivier précédemment. D’abord, sur le fait de pucer tous les éléments urbains, oui, c’est effrayant. Et puis, c’est souvent fait sous la bannière de l’open data, qui serait forcément bien parce que c’est ouvert, accessible à tous, libre, et ça permet de développer des applications pour des usages, pourquoi pas démocratiques, de connaissance, ou économiques. Donc, c’est notre critique du libre, je pense, qui s’applique là.

Et par ailleurs, sur le fait qu’une fois qu’il n’y a plus de puces ou qu’il y a un problème d’approvisionnement électrique, tout s’arrête, j’aimerais vous lire un petit texte de Don DeLillo, auteur du roman « Le Silence ». C’est une fiction, mais qui a déjà vécu un blackout autour de la table. Richard ? Tu pourras nous faire un témoignage après.

« Il y avait six bougies placées en différents endroits du salon, et Diane venait d’allumer la dernière. Elle dit “Est-ce qu’on est dans une situation où on doit réfléchir à ce qu’on va dire avant de parler ?” La pénombre, c’est quelque part dans la conscience collective, dit Martin. Le temps d’arrêt, l’impression de déjà-vu, une espèce de panne naturelle ou d’intrusion étrangère, un sens du qui-vive hérité de nos grands-parents, arrière-grands-parents, ou bien au-delà, de gens aux prises avec une menace sévère. C’est ce qu’on est ? Je parle trop, dit-il. Je mouline de la théorie et de la conjecture. Le jeune homme se tenait devant la fenêtre, et Diane se demanda s’il projetait de rentrer chez lui dans le Bronx. Elle songea qu’il lui faudrait faire tout le trajet à pied, traversant East Harlem jusqu’à l’un des ponts. Est-ce que les piétons avaient le droit de les emprunter, ou étaient-ils uniquement réservés aux voitures ou aux autobus ? Est-ce que quelque chose fonctionnait encore normalement là-bas ? Elle s’adoucit à cette idée et se dit qu’elle pourrait peut-être lui proposer de rester dormir. Le canapé, une couverture, rien de bien compliqué. Cuisinière morte, réfrigérateur mort, la température qui commence à baisser entre les murs. Max Trener était sur son siège, les yeux sur l’écran noir. On aurait dit que c’était à son tour de parler. Elle le sentit, fit un signe de tête et attendit. Il dit : “Mangeons quelque chose maintenant, sinon tout sera trop dur, trop mou, trop chaud, trop froid, que sais-je.” L’idée les traversa, mais personne ne fit un mouvement en direction de la cuisine. Puis Martin dit : “Football.” Comme pour rappeler à la manière quand cette longue après-midi avait commencé, puis dans un geste étrange pour quelqu’un de son genre, il adopta au ralenti la posture du joueur qui lance le ballon. Corps en position, bras gauche en avant pour assurer l’équilibre, bras-doigts en arrière, ballon en main. D’un côté, Martin Decker, et là-bas, à l’autre bout de la pièce, Diane Lucas, décontenancée par cette apparition. Il avait l’air perdu dans la posture, mais finit par reprendre sa contenance naturelle. Max était retourné à son écran noir. Les pauses dans la conversation se muaient en silence et commençaient à donner l’impression d’une fausse normalité. Diane présumait que son mari allait se resservir un whisky, mais ça ne l’intéressait pas pour le moment. Tout ce qui était simple et affirmatif, où tout cela était-il passé ? Martin demanda : “Est-ce qu’on vit dans une réalité improvisée ? Est-ce que j’ai déjà parlé de ça ? D’un futur qui n’est pas censé se matérialiser encore tout de suite ? Une centrale électrique est tombée en panne, voilà tout, dit-elle. Considérons la situation dans ses termes : une installation quelque part sur l’Hudson River, une intelligence artificielle qui trahit ce que nous sommes et la manière dont nous vivons et pensons. Retour de la lumière, retour du chauffage, retour de notre intelligence collective à l’endroit où elle se trouvait, plus ou moins, dans un jour ou deux.” »

Adrien : Merci ! Réaction ? Quelqu’un qui a vécu un blackout, ça te parle ? Richard ?

Richard : Non, pas tellement. J’ai peut-être parlé des blackouts que j’ai vécus. J’ai vécu en Guadeloupe, lors des passages d’ouragans. Donc lors des passages d’ouragans, ça peut être quelques heures, ça peut être 24 heures. J’ai connu ça dans ma jeunesse.

Et je suis originaire de Syrie, donc j’ai pu retourner en Syrie l’année dernière. Là-bas, l’électricité, c’est 1 à 2 heures par jour. Sauf que pas mal de monde, notamment mes parents, sont équipés de batteries, de panneaux solaires. J’étais assez circonspect, curieux de ce truc-là. Ils ont effectivement un peu d’électricité, mais pas beaucoup, pour faire tourner quelques petits trucs, genre le frigo, mais des machines comme le four, ça ne marche pas.

Donc, le blackout, il faut se dire que ce n’est pas un truc d’Occidental. Dans les pays en guerre ou dans les pays du Sud, c’est leur quotidien.

Serge : Moi, ce qui me frappe dans ce texte, c’est l’impression qu’on a plus à faire à un dévoilement de ce qu’est devenu l’être humain avec la technique. On a l’impression que ce sont des personnes complètement prises dans l’abstraction, dans l’information, qui n’ont plus de mode d’emploi pour vivre, et qui ne peuvent plus avancer.

Adrien : On va terminer par la dernière proposition, la 10.

Richard : Pardon, sur les data centers, rapidement, parce que c’est un peu l’actualité, début janvier est sortie une étude pour l’ADEME, qui s’appelle « Prospective d’évolution des consommations des centres de données en France de 2024 à 2060 ». Elle ne parle que de consommation électrique, mais c’est aussi la cible. Effectivement, il y a d’autres points, comme la consommation d’eau. En tout cas, sur la consommation électrique, si rien n’est fait dans les tendances actuelles, la consommation d’électricité des centres de données peut augmenter d’environ 3,7, donc près de 4 fois, d’ici 2035, dans moins de 10 ans. Et c’est même 4,4 fois si on tient compte de leur consommation importée.

On va terminer sur la proposition de limiter les antennes relais et l’exposition électromagnétique

Une proposition que je trouve assez courageuse, vu qu’on peut être vite taxé d’ésotérique en parlant de ça.

Richard : Effectivement, c’est une des propositions qui a le plus fait couler d’encre, ou en tout cas fait gigoter les octets. On a pas mal communiqué aussi sur les internets. Il y a quelques collectifs qui n’ont pas voulu nous suivre ou signer le texte à cause de cette proposition.

Dès lors qu’on parle d’électromagnétisme, d’hypersensibilité, certains disent : « Ah non, mais ça a déjà été débunké. » Mais nous, on a voulu être dans la nuance. On a voulu sensibiliser sur les limitations en termes d’exposition aux ondes, sur le fait qu’il y a des personnes, notamment selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire, environ 5 % de la population en France qui se dit électrosensible, qui aujourd’hui sont dans une grande souffrance physique et même psychologique, parce qu’elles sont quasiment exclues, parfois victimes d’une non-compréhension, en tout cas pas du tout suivies.

Donc, ce qu’on dit aussi dans cette proposition, c’est qu’on a voulu peut-être mélanger, je ne sais pas si c’est le bon terme, mais parler également de l’obsolescence programmée des anciennes technologies vers des nouvelles technologies qui nous exposent davantage.

Adrien : Tu parles de la 4G, 5G, tout ça ?

Richard : Oui, aujourd’hui, il y a effectivement le décommissionnement, comme on dit, donc la désinstallation de la 2G, qui est déjà effective. Mais là, ça sera bientôt la 3G, qui va envoyer plusieurs millions d’objets à l’obsolescence, au rebut.

C’est peut-être un mélange des gens là-dessus, mais on n’a pas voulu rester juste sur le côté exposition électromagnétique. C’est aussi de limiter les antennes relais, la multiplication d’antennes relais, et puis l’escalade vers les nouvelles générations de réseaux mobiles.

Adrien : Je suis désolé, mais la 6G est en route. J’ai vu sur un document du CNRS, qui voulait vanter la présence de femmes scientifiques, et qui a fait des portraits de femmes scientifiques qui s’intéressent au déploiement de la 6G. Et pourquoi pas plus tard de la 7G ? On se demande quand est-ce que ça va s’arrêter.
Donc, moi, je suis plutôt d’accord là-dessus, mais aussi d’accord sur le fait de parler de ces personnes électrosensibles, qui constituent une part non négligeable de la population. Alors, effectivement, certaines études scientifiques ne montrent pas de lien quand on regarde les travaux de l’Anses là-dessus. Et quand on regarde aussi comment interagissent les avocats de Free sur les documents, parce qu’on peut voir les travaux en cours, on voit que Free a demandé que cette mention de dangerosité des ondes soit enlevée, sinon elle fait croire aux usagers qu’il y a un vrai danger. Il y a une vraie bataille d’intérêts industriels. Très important, d’ailleurs, je me demande : même si on arrive à démontrer ce danger, est-ce qu’on reviendra en arrière ? Je ne pense pas.

Serge : Je suis très pessimiste. Moi, je pense pas que ça arrivera, la limitation des antennes relais, pour des raisons politiques. Parce que j’ai découvert que la géolocalisation, elle est dans les antennes, et pas dans les portables, par exemple. Donc, je ne vois pas les dirigeants renoncer à ça.

Adrien : C’est un vrai sujet. Je trouve que cette 10e proposition met les pieds dans le plat de pas mal de choses, de ces deux choses très importantes.

Leïla : En plus, ça va avec l’obligation maintenant qu’à chacun d’avoir un téléphone internet pour scanner des QR codes, accéder à des formulaires d’administration, parfois prouver son identité. Tout est lié. Limiter les antennes, c’est bien.

Adrien : On me dit que c’est bientôt terminé. Je vais remercier tout le monde.

Merci Leïla, Serge, Richard qui est revenu, Marion pour avoir donné le nom de l'artiste de No Congo No Phone, Merci beaucoup. Le travail de Blaise et Olivier. Et la présence de Robert. Merci à tous.