Un grain de sable dans la machine
Juliette Brigand et Nicolas Celnik
Épisode 107 publié le 28/05/2026
Marie, graphiste indépendante est installée en Bretagne avec son compagnon Adel, ouvrier agricole. Elle vit et travaille connectée, sur-connectée même. Un jour, ayant oublié son smartphone chez elle, sur la place du marché du village voisin, un individu l’interpelle : “Toi qui n’as pas l’air d’un zombi, as tu 5min ?”. Elle rencontre alors un collectif opposé à un projet d’antenne-relais pour les télécommuncations mobiles. C’est le pitch de la bande dessinée Un grain de sable dans la machine coéditée par Le passager clandestin et Sciences critiques. Et nous avons l’occasion d’en parler avec les deux co-auteurices au micro de Techologie, Juliette Brigand et Nicolas Celnik.
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Thématiques
Introduction
Après des études en science politiques, Juliette bifurque vers l’illustration. Un grain de sable dans la machine est sa première bande dessinée.
Nicolas est journaliste indépendant et a travaillé pour Libération, Le Monde, Reporterre, RFI, France Culture. Il est déjà passé au micro de Techologie, en octobre 2022 lors de la sortie de l’essai Techno-luttes co-écrit avec Fabien Benoit. Avec ce même co-auteur, ils ont publié en ce mois d’avril 2026, Les assoiffeurs, un livre enquête sur les mégabassines et plus globalement l'accaparement de l'eau par les intérêts privés, avec la complicité des gouvernements.
Sommaire
- Quel a été le cheminement ayant abouti à cette BD, est-ce une suite ou une adaptation en BD du l'essai Techno-luttes ?
- Comment s'est fait la rencontre entre l'auteur et l'illustratrice ?
- D'habitude, on imagine le sujet du numérique comme un sujet de vie urbaine. Là dans la BD, pas du tout, on est en pleine ruralité. Pourquoi ce choix ?
- La BD est entièrement dessinée aux crayons de couleurs. Pourquoi ce choix ?
- Le numérique, les écrans, apparaissent dans la BD d'une façon très spécifique, des carrés bleues pâles. Pourquoi ce choix ?
- Les intentions avec cette BD
- Dans la BD, Marie dit à Adel son compagnon : "Je fais des visuels qui se ressemblent tous, pour des sites qui se ressemblent tous. Être créative ? Pas le temps, plus vite, plus vite. Je ne veux pas devenir une machine". Y a t-il un peu de Juliette dans le personnage de Marie ?
- L’accaparement des terres par l'agro-industrie mais aussi la question de la technique dans l'agriculture et l'Atelier Paysan
- Le lien entre agro-industrie, méthaniseurs et les data center...
En savoir plus :
Un grain de sable dans la machine
Transcription
Extraits
Déjà, il y avait la question de comment les représenter, puisque le numérique, ça se veut, ça se prétend dématérialiser, alors que c'est, en réalité, très matériel, autant en termes d'utilisation des ressources, mais aussi en occupation de l'espace, même si ça ne se voit pas forcément physiquement, mais ça a une place.
Je dirais qu'au-delà de faire découvrir au public la technocritique, qui est une mission qui est quand même intéressante et importante, c'est presque de plus en plus tirer un peu la sonnette d'alarme, parce qu'il est en train de se passer quelque chose d'extrêmement fort autour de l'emprise du numérique dans nos vies.
Quel a été le cheminement qui a abouti à cette BD ? Est-ce une suite ou une adaptation en BD de l'essai Techno-luttes ?
Nicolas : C'est une sorte de prolongement de quelque chose qui nous travaille au quotidien, qui est l'impact des nouvelles technologies sur la société, et ça a nécessité quand même des mises à jour et de nouvelles choses qui se sont passées entre temps. Mais il y a beaucoup de choses, soit qu'on avait pu déjà aborder avec Techno-luttes, soit qu'on avait pu un petit peu anticiper, comme de nouveaux déploiements de certaines technologies de surveillance lors de grandes manifestations comme les Jeux Olympiques de 2024, qui étaient quelque chose qu'on a pu voir se dérouler un peu sous nos yeux à mesure que ça se faisait avec Juliette.
Juliette : Cette BD a été l'occasion de repenser le travail de Nicolas en se demandant quels étaient les apports de la bande dessinée, quelles étaient les spécificités de ce médium et qu'est-ce que ça permettait de raconter et comment raconter différemment en bande dessinée.
Est-ce que vous pouvez nous raconter la rencontre entre vous deux, entre l'auteur et l'illustratrice ?
Juliette : En fait, elle s'est faite par le biais de la maison d'édition, le Passage clandestin, auquel j'avais envoyé mon travail en suivant ce qu'il faisait et ils avaient ce projet dans les cartons. Donc c'est à ce moment-là qu'on se rencontre avec Nicolas et on se dit que mon travail peut porter le propos de Nicolas.
Et tu avais contacté le Passage clandestin parce que tu avais envie de faire une BD, tu avais envie de parler de sujets numériques ou de sciences ou des sujets comme ça ?
Juliette : Pas spécifiquement, parce que j'ignorais encore ce sujet-là à ce moment-là, dans cette dimension-là. Mais je savais qu'ils avaient une envie de bande dessinée sur ces thématiques et ça m'a intéressé, donc du coup je me suis proposée.
D'habitude on imagine le sujet du numérique comme un sujet de vie urbaine. Là dans la BD pas du tout, vous avez plutôt exploré le sujet en pleine ruralité, pourquoi ce choix ?
Nicolas : Le personnage de Marie qui est le personnage principal autour duquel on a construit l'histoire, en effet c'est une graphiste indépendante qui vit dans la ruralité, qui fait du télétravail toute la journée et qui passe ses journées devant son écran. Là où son conjoint qui est ouvrier agricole, lui il est plutôt en extérieur.
Ce qu'on voulait montrer c'est qu'il y a une situation qui est ambivalente dans les deux cas, c'est-à-dire qu'on ne voulait pas idéaliser le travail physique et laborieux et fatiguant des ouvriers agricoles. Mais on voulait aussi montrer ces existences atomisées de beaucoup de personnes qui sont dans des cadres ruraux, mais qui sont seules face à leur écran et face à leurs notifications et face à leurs mails et face à leurs clients à distance, à longueur de journée. Et parce que justement le numérique ce n'est pas quelque chose qui est réservé aux urbains.
Ce qui nous avait beaucoup marqué dans les rencontres qu'on a pu faire, c'est que des personnes qui sont typiquement dans les champs toute la journée, doivent aussi gérer de plus en plus des notifications, des commandes, des appels, ont à faire avec des machines qui sont de plus en plus connectées, et ça nous semble intéressant de pouvoir montrer qu'il y avait cette emprise du numérique qui s'étend jusque dans les champs.
La BD elle est entièrement dessinée au crayon de couleur, j'ai envie de dire c'est hyper low-tech. Est-ce que Juliette, tu as utilisé quand même l'ordinateur ou pas du tout ? Pourquoi ce choix ?
Juliette : Alors j'ai utilisé l'ordinateur mais plutôt dans un deuxième temps pour de la mise en page, pour les textes, et j'ai mes planches sont en grande partie réalisées au crayon de couleur.
Nicolas avait localisé l'histoire en Bretagne, et je ne connaissais pas la Bretagne, donc j'ai commencé par aller me promener là-bas et à faire des croquis au crayon de couleur. Et au fur et à mesure j'ai gardé cette technique parce que ça correspondait aussi avec le propos qu'on portait, et ça permettait d'être à corps, fond et forme, donc ça avait un sens de garder cette technique jusqu'au bout.
C'est super, parce que ça rend vraiment bien. D'autres questions sur la forme, le numérique, les écrans apparaissent donc dans la BD d'une façon très spécifique avec des carrés bleus, pâles, et même tout ce qui est surveillance, caméras de surveillance, c'était plutôt des ronds, c'est bien ça. Pourquoi ce choix de les représenter comme ça ?
Déjà il y avait la question de comment les représenter, parce que le numérique, ça se veut, ça se prétend dématérialiser, alors que c'est en réalité très matériel, autant en terme d'utilisation des ressources. Mais aussi en occupation de l'espace, même si ça ne se voit pas forcément physiquement. Mais ça a une place, donc il fallait trouver un moyen pour représenter ça. Et c'est vrai que l'imaginaire qui va souvent autour, enfin en tout cas celui que je projette, c'est celui de forme toujours carrée, avec cette espèce d'idée du plus lisse possible, et donc c'était le bleu clair et le carré qui ressort.
Pour les caméras, il y a forcément cette idée d'œil, donc plutôt aller vers le rond, mais je trouvais ça important de montrer la place justement que ça occupe pour aller à l'encontre de cette idée de dématérialisation.
Globalement, quelles sont vos intentions avec cette BD ? Pourquoi avoir mis sur papier ce récit ? Est-ce que c'est faire découvrir au grand public la technocritique, les terrains de lutte, ont-ils tout technologique ?
Nicolas : Je dirais qu'au-delà de faire découvrir au public la technocritique, qui est une mission qui est quand même intéressante et importante, c'est presque de plus en plus tirer un peu la sonnette d'alarme, parce qu'il est en train de se passer quelque chose d'extrêmement fort autour de l'emprise du numérique dans nos vies, qui était déjà le cas il y a 5-6 ans quand on bossait dessus avec Fabien pour le précédent bouquin, mais qui s'accélère aujourd'hui.
Il y a un changement en terme de rupture de nature et de vitesse de ce développement des technologies. Tout le monde aujourd'hui utilise des agents conversationnels, de plus en plus de personnes autour de nous. Ils vont confier leurs tracas, leurs sentiments amicaux ou même amoureux à un chatbot, quel qu'il soit.
Et je pense que c'est important d'avoir les idées claires sur ce qui est en train d'arriver. D'avoir les idées claires pour comprendre ce que sont ces dispositifs, ce qu'ils nous font à nous en tant que personnes, en tant que société, montrer que si on se sent un peu écrasé parfois par le fait de recevoir 300 notifications tous les jours, d'être sous pression de devoir répondre, de produire plus, d'avoir des impulsions et également de passer du temps à regarder nos écrans. Parce que c'est des dispositifs qui ont été designés pour être addictifs.
Il semblait important quand même de pouvoir remettre cette question dans le débat public, le politiser un petit peu et montrer que non, ce n'est pas simplement notre culpabilité à nous d'avoir passé trop de temps sur Instagram, mais ce sont des systèmes qui sont designés pour nous rendre addictifs.
Ce n'est pas le psy dans la poche ou la bonne oreille amicale dans la poche qu'on peut solliciter à chaque moment dès qu'on a un petit doute, c'est un dispositif qui est conçu à partir d'un business model qui exploite notre solitude et nos dépendances affectives.
Et tout ça, il fallait vraiment parvenir, je pense, de plus en plus urgemment à le rendre accessible à un public le plus large possible.
Dans la BD, Marie dit à Adèle, donc son compagnon : "je fais des visuels qui se ressemblent tous, pour des sites qui se ressemblent tous, être créatif, pas le temps, plus vite, plus vite, je ne veux pas devenir une machine". Y a-t-il un peu de Juliette dans le personnage de Marie ?
Juliette : Alors, en vérité, c'est Nicolas qui a écrit ce personnage en tout début et ensuite, forcément, on l'écrit ensuite à deux et on lui donne de la matière.
Et je pense qu'en fait, Marie, elle est représentative d'un tas de gens parce que ce qu'on voit, c'est que le numérique et les IA, en particulier, bouleversent tout un tas de professions. Et il y a beaucoup de professions, pas seulement les professions créatives, mais qui peuvent se reconnaître dans l'impact qu'a une numérisation sur leurs professions.
Et qui est le même, en vérité, qui est cet impératif de rapidité, de tâches qui deviennent répétitives et dont la nature va changer. Donc, elle est aussi pensée, je pense, pour être assez large et permettre à beaucoup de gens de se projeter dans ces difficultés qu'elles peuvent rencontrer.
Nicolas : Et là où aussi il y a une grande différence entre la condition d'artiste de Juliette et le statut de Marie, c'est que Marie, elle fait partie de ces métiers de cols blancs qu'on pensait à priori, épargnés par l'automatisation, par la numérisation. Et ce qui se passe actuellement, c'est que les journalistes, les experts comptables, les consultants se sentent menacés par l'arrivée de ces nouvelles technologies.
Mais en fait, ce qu'il faut comprendre, c'est que s'ils se sentent menacés par l'arrivée de ces technologies, c'est parce qu'ils font un travail qui est différent de celui de Juliette, qui maîtrise de bout en bout la création de sa BD, qui peut travailler à son rythme dans les contraintes économiques qui sont celles du monde de la BD, qui ne sont pas terribles. Mais qui peut travailler en faisant des choix, en étant dans une interaction créative avec la maison d'édition, avec moi, etc.
Et à l'inverse, Marie, en fait, elle est prise dans ce que le sociologue du travail, Juan Sebastián Carbonell, appelle le "taylorisme augmenté". En fait, l'idée de dire tous ces métiers qui sont aujourd'hui menacés, c'est parce qu'on les a déjà petit à petit modifiés.
Imaginez-vous, le Charlie Chaplin version numérique. C'est-à-dire que c'est plus serrer des boulons, mais c'est faire une série de petites tâches qui sont standardisées, répétitives, qu'on peut superviser.
C'est en fait ce qui s'est largement développé dès les années 80, avec l'arrivée du New Public Management, qui correspond à ce moment où on veut standardiser la production intellectuelle. Et donc on doit pouvoir la mesurer avec des KPI, les fameux points qu'il faut maximiser pour augmenter le rendement.
Et une fois qu'on a transformé ton métier pour que n'importe qui, qui a à peu près les mêmes compétences, par exemple, puisse le faire à ta place, évidemment qu'on peut trouver une machine qui le fera mieux que toi. Mais c'est une perte du contrôle sur la chaîne de valeur de bout en bout qui fait que tu deviens un maillon qui est facilement remplaçable.
L'artisanat et l'oeuvre artistique telle que ce que Juliette a fait pour la BD, fondamentalement, je pense que ça ne peut être que vaguement imiter et pas du tout remplacer aussi efficacement que si on te dit fais-nous un visuel rouge avec un bonhomme qui tourne le dos sur une colline et fais-nous ça dans une heure parce qu'on a besoin de pouvoir le diffuser assez vite.
Juliette, est-ce que le déploiement de l'IA générative a un impact sur ton métier d'illustratrice ? Est-ce que tu ressens un impact ?
Il y a un impact très clair sur nos professions en tant que travailleurs et travailleuses de l'art. Et ça va être autant les illustrateurs que les traducteurs, traductrices, toutes ces chaînes.
En vérité, vu qu'il y a des impératifs de rapidité et de rentabilité, en fait, on voit qu'il y a un certain nombre d'éditeurs, de diffuseurs qui vont avoir recours à des entreprises qui leur vendent ces algorithmes pour des tâches. Il va y avoir une pression sur les prix et sur la rapidité, donc ça impacte effectivement nos professions.
Je pense que c'est important de rappeler que ce n'est pas tant l'IA en tant qu'entité qui vient nous remplacer, mais c'est des choix qui sont des choix d'entreprise et qui effectivement viennent mettre en difficulté des professions qui sont déjà assez précaires.
Pourquoi ce titre "Un grain de sable dans la machine" ? Est-ce que ça a été évident comme titre ?
Nicolas : Un des titres qu'on avait imaginé initialement, c'est ce que tu as mentionné tout à l'heure, c'était l'idée de "je ne veux pas devenir une machine" qui est un peu quelque chose qui nous semblait le cœur de l'attention autour du personnage de Juliette et de beaucoup d'entre nous. C'est un peu ce que je disais tout à l'heure sur le fait ... le cœur du métier de Marie, je me suis trompé.
C'est un peu ce qui était au cœur du métier de Marie et pas de Juliette et de beaucoup d'entre nous qui nous sentons justement pris dans les rouages de ces grandes machines et on essaie de se débattre et ce n'est pas forcément toujours évident.
"Un grain de sable dans la machine", l'idée était de trouver une expression aussi un peu poétique parce que je pense que c'est par là qu'on essaie de traiter le sujet. C'est aussi pour ça que le dessin se devait d'être aussi vif, aussi foisonnant, aussi organique d'un côté.
Et après, il y avait l'idée de comment est-ce qu'on plante des graines pour s'opposer à cette numérisation générale du monde. Et ça passait aussi par ces différentes manières de faire des formes de résistance.
On évoque la question de ce que le sociologue Samuel Lamoureux appelle le sabotage subtil qui est une série de petits détournements, de petites réintroductions de frictions. Et en fait, ça, c'est des pistes aussi qui déjà nous permettent de prendre conscience qu'il se passe quelque chose de pas tout à fait normal avec le monde numérique.
On trouve aussi dans cette BD des sujets plus larges, l'accaparement des terres par l'agro-industrie, mais aussi la question de la technique dans l'agriculture.
Richard : Sujet que nous avons d'ailleurs abordé sur Techologie l'année dernière. Il y a un passage de Marie, le personnage principal, à l'Atelier Paysan, d'ailleurs coopératif de l'Atelier Paysan, qui malheureusement annonçait en ce mois d'avril 2026 sa liquidation et un appel à soutenir l'association attenante Commun paysan. Donc, je vous invite à aller sur les sites de l'Atelier Paysan du commun paysan.
Quel était l'objectif pour vous de faire un focus sur les activités de l'Atelier Paysan?
Juliette : Ça permettait en fait, comme on a construit toute la BD sur l'idée de rencontre aussi et de parler de ces thématiques via des personnages qui permettaient d'incarner le sujet.
Donc, pour l'Atelier Paysan, c'était la question de la low tech et la question des alternatives qui nous a paru intéressantes à évoquer à travers eux.
En plus, il y avait un aspect purement représentatif qui était assez chouette parce qu'on est allé voir leurs machines et que leurs machines sont trop belles. Et que de les voir fabriquer ces instruments, c'était quelque chose d'assez chouette. Et qu'on a voulu transmettre aussi. Leur discours permettait justement de questionner le sujet des alternatives.
D'avoir un point de vue un peu plus positif des technologies, de la technique.
Juliette : Oui, ça permettait de questionner ces autres possibilités, surtout dans le milieu très concret de l'agriculture, où il y a une opposition très claire de leur part à l'agroindustrie dans son ensemble. Et une invitation à clairement changer de voie par rapport à la souveraineté alimentaire et de dire qu'il faut reprendre ce terrain là absolument.
Nicolas : Ce qui est évident, c'est que les camarades de l'Atelier Paysan, il faut d'ailleurs continuer à leur donner du soutien. Heureusement, comme tu disais, le site continue. La coopérative va se prolonger sous d'autres formes. On l'espère. Mais ils portent quelque chose d'extrêmement enthousiasmant.
C'est à dire qu'à la fois, ils montrent que des alternatives sont possibles dans un domaine où on ne pense assez peu que la technologie s'est développée, alors qu'elle a une place centrale qui est la question du machinisme agricole.
Et ils ont construit une réflexion politique autour de la place de ces alternatives. C'est à dire qu'ils se contentent pas de dire nous, on fait des belles machines low tech et grâce à ça, on va révolutionner le monde.
Le discours qu'ils ont et qui répètent à chaque fois, qui me semble important à tenir, c'est que quand on veut avoir une action sur cette question de la place des technologies dans nos vies, il faut que ça tienne sur trois jambes en même temps qui sont d'un côté faire de l'éducation populaire, c'est à dire informer, comprendre ces dispositifs, se former, devenir capable d'avoir une prise sur ces outils là.
Le deuxième, c'est de faire des alternatives. Et ça, tu le portes beaucoup aussi à ton niveau Richard, avec toute une panoplie d'alternatives qui sont potentiellement intéressantes, potentiellement émancipatrices, même si on voit qu'elles ont montré leur limite face au rouleau compresseur des grands géants de la tech.
Et le troisième point, c'est d'instaurer un rapport de force, c'est à dire construire un mouvement social autour de ça, organiser s'il faut des manifestations, faire du plaidoyer au niveau législatif, institutionnel.
Et en fait, si tu ne tiens pas en même temps les alternatives, l'éducation populaire et le rapport de force, tu amorces un projet politique qui sera potentiellement incomplet et qui pourra plus facilement être récupéré.
Donc, on voulait aussi montrer qu'il peut y avoir des choses assez enthousiasmantes auxquelles on va avoir envie de participer. Et l'Atelier Paysan fait assez régulièrement des journées portes ouvertes, etc. J'espère qu'ils continueront à le faire.
Mais si vous voyez ça à côté de chez vous pendant que vous écoutez ce podcast, je vous encourage fortement à aller jeter un œil sur ce qu'ils font.
Dans la BD, vous faites aussi le lien entre agro-industrie, méthaniseurs et les data centers.
Nicolas : Si le machinisme agricole, c'est aussi essentiel, c'est parce que ce qu'on voit, c'est que depuis la Seconde Guerre mondiale, en fait, on a mis tout un tas d'innovations technologiques au service de plus de production, d'une maximisation de la productivité.
Ce qu'on peut voir par ailleurs, c'est que cette production, elle n'est généralement pas destinée à l'alimentation humaine. Un chiffre, par exemple, sur les 70 millions de tonnes de céréales qu'on produit en France chaque année, il y a 5 millions qui sont directement destinées à l'alimentation humaine.
Et on voit que le rôle des agriculteurs et des paysans est en train de changer. On ne leur demande plus nécessairement de produire la nourriture qu'on va manger, mais ça va être de fournir principalement, des cultures pour l'élevage, parce qu'on mange beaucoup de viande et que cette viande consomme les céréales.
Mais il y a aussi de plus en plus le rôle, soit de stocker du carbone sur leur champ, soit en fait de nous fournir de l'énergie. Et c'est là où se développe cette question des méthaniseurs, un point qu'il faudrait développer pendant deux heures si on voulait vraiment rentrer dans la complexité. Il y a bien sûr des bons usages, des usages intéressants des méthaniseurs.
Ce que nous, on voulait pointer, c'est que c'est utiliser des terres agricoles pour produire de l'énergie. En oubliant qu'on dépense de l'énergie pour produire cette nourriture qui va finalement alimenter les méthaniseurs pour produire de l'énergie, donc il y a un côté cercle vicieux un peu étrange.
Et on voulait aussi montrer qu'on est en train de sacrifier des terres agricoles pour les data centers, très massivement. La question des infrastructures, on sent que c'est une sorte de pierre angulaire de ce qui se passe aujourd'hui avec la numérisation. Il y a un coût d'accélérateur massif sur la construction des data centers.
En île de France, il y a le projet de Fouju qui prévoit de faire un campus de l'IA qui a lui seul une sorte de un seul méga data center qui va consommer autant qu'un réacteur nucléaire tout entier. C'est 1,4 gigawatt et le réacteur de Fessenheim, c'est 1,6.
Et on voulait vraiment mettre l'accent sur l'espèce de dynamique qui est en train de changer là dessus, sur l'utilisation des terres et sur l'effet que ça peut avoir à la fois sur des paysans qui sont écrasés par ces prix et sur la capacité à proposer des alternatives face à ça.
Tu peux nous en dire quelques mots sur les méthaniseurs, on a le temps, si tu veux développer un peu plus.
Alors je réfléchis un tout petit peu comment je peux te dire ça sans être ni trop long ni trop caricatural.
Par exemple moi ce qui m'a marqué dans la BD c'est l'accaparement des terres donc c'est le rachat des terres pour créer des grandes productions et tout ça pour effectivement alimenter le méthaniseur en fait, pas pour l'alimentation. Donc c'est quelque chose qui est peut-être mal connu du grand public.
Nicolas : Alors je commence peut-être par un petit point sur ce que c'est un méthaniseur, c'est les espèces de grands silos souvent verts de forme arrondie que vous voyez au bord des champs.
Comment ça fonctionne ? On met des céréales dedans, ça fermetent, ça fait du gaz et on peut utiliser ça pour faire des sources d'énergie. C'est difficile de savoir exactement le développement de cette filière en France mais d'après les chiffres qu'on avait pu consulter il y a autour de 2000 unités de méthanisation en France et il y a 370 000 hectares de terres agricoles qui sont consacrées à des cultures qui sont pour l'alimentation des méthaniseurs.
Ce qu'on observe aussi massivement c'est que c'est des cultures qui sont financées par de l'argent public parce qu'elles rentrent dans une catégorie des cultures à vocation énergétique et donc c'est un type particulier de culture.
Et ce que la Cour des comptes constate et ce sur quoi elle alertait dans les rapports qu'on a regardé, c'est qu'il n'y a pas de grande certitude sur l'efficacité de ce processus et sur le retour à son investissement qui est ici.
Ce qu'il faut comprendre aussi c'est que ce qu'on voit le plus généralement c'est que, un peu à la manière des mégabassines, les méthaniseurs viennent s'implanter dans un système qui est plutôt celui qu'on pourrait caractériser d'agro-industrie, dans le sens où ça bénéficie principalement à des exploitants qui vont avoir d'assez grandes surfaces agricoles, plutôt céréaliers, plutôt dépendants d'intrants chimiques et de pesticides pour le mode de culture et dans une optique de rendement maximisé systématique.
Et tout ce modèle agricole là ça a des conséquences qu'on commence à connaître quand même assez largement sur les milieux, sur la santé humaine etc.
Donc quelque chose qu'on peut absolument ne pas avoir en tête c'est les méthaniseurs qui produisent de l'énergie, donc une partie de l'énergie qu'on consomme vient de ces champs qu'on a spécialisés pour faire de l'énergie et une partie potentiellement peut alimenter des centres de données. Bien sûr après tout ça c'est mis dans un grand package et on ne peut pas faire le découpage tel quel. Mais on voulait assister sur l'impact que cette nécessité de production énergétique peut avoir sur l'activité de personnes dont normalement le job c'est de nous nourrir.
Ok c'est très clair, merci d'avoir fait le focus sur plein de sujets, on n'a pas tout évoqué mais il y a plein de sujets et puis il y a des pages vraiment détaillées avec des illustrations sur l'impact du numérique, l'impact de l'IA, vraiment c'est super intéressant, je vous invite vraiment à regarder cette BD. Je vous propose une dernière séquence Nicolas, Juliette, une petite séquence libre, si vous souhaitez nous partager une idée, un livre, un événement ou quelque chose qu'on n'a pas encore discuté. Ou éventuellement vos projets à venir.
Juliette : Moi je voudrais revenir sur la question des IA parce que c'est beaucoup de questions sur leur capacité à produire des images et rappeler que ce sont des outils probabilistes qui redigèrent ce qui a été produit d'ailleurs sans regard au travail qui est à la source de ça. C'est des logiques aussi extractivistes. Je fais le lien par rapport à ça parce qu'on a vu récemment des mises à jour qui ont permis de digérer tous les Ghibli et du coup juste faire le lien en disant qu'il faut plutôt aller revoir tous les Ghibli.
Moi je suis un grand fan, Nausicaä, je crois que c'est l'un des tout premiers, il est vraiment magnifique, avant gardiste sur les questions écologiques. Merci pour ce conseil. Nicolas ?
Nicolas : Trop belle recommandation de Juliette, je plussois.
Puisque Juliette parle de l'IA sur le côté créatif, moi j'aimerais plutôt sur un autre mot sur ce que ces intelligences artificielles nous font, on vient de rappeler l'impact matériel etc. donc je ne m'étends pas plus là-dessus. Mais en revanche je pense que c'est important de se questionner sur notre rapport à nous dans notre utilisation de ces dispositifs.
C'est-à-dire qu'on pointe beaucoup en ce moment le fait que toutes ces technologies sont faites par une bande de dégénérés plutôt eugénistes, plutôt fascistes, Elon Musk, Jeff Bezos, les grands amis de Donald Trump etc.
En fait pointer ça, c'est oublier que nous en utilisant ces outils on subit aussi des petites transformations, des petits déplacements et si tu me permets je prends deux minutes pour pointer le doigt sur où se situent ces déplacements à mon avis.
C'est qu'on avait déjà tendance à dire avant avec les réseaux sociaux qu'ils nous enfermaient dans des bulles de filtres, qu'ils nous rendaient une image un peu homogène des informations auxquelles on accédait.
Actuellement avec les agents conversationnels on passe à une étape un peu plus poussée, c'est-à-dire que ces chatbots ont été programmés pour toujours aller dans le sens des personnes qui les utilisent. C'est ce qu'on appelle le fait d'être sycophantic en anglais et ils sont toujours sirupeux, ils vont te dire que tu as une bonne idée et que c'est super ce que tu fais etc.
Qui a parfois, on l'a vu, recommandé à des personnes de manger des cailloux pour mentir ou poussé à des suicides. Enfin il y a des trucs beaucoup moins drôles qui se sont passés avec ça.
L'usage qui n'est pas extrême mais qui est moyen de tout ça c'est que plutôt on va passer notre temps à discuter, à avoir une simulation de discussion avec quelque chose qui va toujours aller dans notre sens.
Et je pense qu'il faut être conscient que ça entraîne une perte de notre tolérance vis-à-vis de l'altérité. Pour le dire plus simplement, à force d'être habitué à ce qu'une conversation soit toujours quelque chose qui nous ressemble, qui va dans notre sens, si on est face à un copain, une copine qui soit nous met face à nos contradictions et nous dit "ah non, là t'es en train de déconner pour telle raison" ou alors qui est dans son mauvais jour et qui a besoin d'être accompagné dans un mauvais espace qu'il traverse et qui renvoie des réactions peut-être incontrôlables. Plus on s'est habitué à ce que ce soit maîtrisé de part en part avec un agent conversationnel, moins on sera habitué mais on aura envie de pouvoir prendre en compte ces petites doses d'altérité qui sont en fait fondamentales dans la relation humaine.
C'est-à-dire qu'on a besoin de ces interactions, de cette différence de point de vue contradictoire, d'être mis face à nos propres contradictions et je crois qu'il faut s'efforcer d'avoir à l'esprit qu'il faut être vigilant de nous-mêmes quand on utilise tout ça parce qu'on développe une capacité assez vite de contrôle, de se rassurer vis-à-vis de son environnement mental y compris et continuons à chaque fois qu'on peut de cultiver notre tolérance à l'altérité, de faire de nouvelles expériences, de entretenir des relations humaines plutôt que des simulations de relations avec des intelligences artificielles. Je pense que ça sera beaucoup plus beau, beaucoup plus riche et beaucoup plus instructif pour nous tous.