Pour une écologie décoloniale du numérique

Épisode 67 publié le 24/05/2022

David Maenda Kithoko

David Maenda Kithoko

David Maenda Kithoko est cofondateur et président de Génération Lumière, une association écologiste et de solidarité internationale qui agit en France et dans la région des Grands Lacs en Afrique de l'Est. Originaire de la République Démocratique du Congo, il est réfugié politique en France. Il nous raconte son histoire et ses combats pour une prise de conscience des liens entre numérique, colonialisme, minerais de sang et conflits en République Démocratique du Congo et plus largement en Afrique.

Écouter

Sommaire

En savoir plus

Transcription

Extrait de l'entretien

On avait ces discours des migrants qui envahissent la France et ces mêmes personnes qui tenaient ces discours avaient un bout de notre histoire dans leurs poches. Je parle des smartphones évidemment. Le fait que ces personnes là ne voient pas un lien entre ma présence en France et l'outil qu'elles utilisent régulièrement, en me traitant de d'envahisseurs, était pour le moins culotté.

Nous avons le plaisir de recevoir David Maenda Kithoko. On va parler d'écologie décoloniale. David est président de l'association Génération Lumière. Bonjour David. J'avais assisté à une de tes conférences et j'ai vraiment été bluffé. J'ai pris une claque. Tu vas nous raconter ton histoire justement. Tu es réfugié politique en France et tu es originaire de la République démocratique du Congo, plus précisément de la région des Grands Lacs. Est-ce que tu peux nous raconter ton histoire ? Pourquoi tu as fui ton pays natal ?

Alors oui, je suis réfugié en France. Je commence petit à petit à enlever les mots politiques, écologique ou réfugié climatique, parce qu'aujourd'hui, j'ai l'impression que c'est une façon de de distinguer ce qui aurait le droit de s'installer ou de pas s'installer à un endroit de raisons de leur provenance. Alors que quelque part, si on s'y intéresse, il y a quand même pas mal de convergences, par conséquent réfugiés économiques ou réfugiés politiques, quelque part, ce sont les mêmes logiques qui vont causer leurs refuges. Mon histoire, très rapidement. Je suis réfugié en France depuis maintenant dix ans. Personnellement, je n'ai rien fait. Je l'ai hérité de mes parents dans le sens où j'ai fui avec eux. J'étais petit, j'ai changé plusieurs fois de territoire et je me suis retrouvé en France à l'âge de 16 ans, par le regroupement familial. Mes parents et moi avons fuis à la fois la guerre et les, et on va dire la position politique que pouvait tenir certains membres de ma famille, notamment mes parents. Quand il y a une guerre, on change nécessairement de territoire. Mais il se trouve que cette guerre là qu'on a fui, obligeait d'une certaine façon, à certaines personnes de se positionner parce qu'on nous présentait comme les envahisseurs contre ceux qui doivent protéger la terre. Et du coup, il n'y avait pas forcément, j'ai envie de dire un autre regard qui n'est pas celui, juste de se dire "Je suis non aligné". Être aligné en disant "Je combat la guerre", mais de l'autre côté, de défendre la voie de la non-violence. C'est à dire ne pas tomber dans l'instrumentalisation que ça serait des guerres ethniques. Mais comprendre réellement que c'est des guerres qui nous sont imposées par les multinationales et tout ce qui avait intérêt à ce qu'il y ait la guerre.

Et justement, de quoi tu parles ? En fait, c'est quelles économies, quelles multinationales qui engendrent ces conflits ?

Je viens de ce pays que le géologues appellent un "scandale géologique". C'est à dire qu'il y a énormément de richesses minières. Notamment, ce dont aujourd'hui le monde a besoin, c'est à dire le coltan, le cobalt pour l'économie électronique. Par ricochet, l'économie numérique. Et ces guerres, qu'on a subi, c'est d'abord ce qu'on va appeler la Première Guerre Congolaise, ou plutôt la Première Guerre mondiale africaine. C'était une guerre liée à la fois à l'accès au pouvoir. Et ensuite, elle s'est transformée très rapidement à ce qu'on va appeler la 2e guerre du Congo, c'est à dire la guerre plutôt économique. C'est à dire que ceux qui ont combattu pendant la Première Guerre pour accéder au pouvoir, cette fois-ci se battent entre eux pour avoir le contrôle, pour être les vendeurs de ces minerais, des richesses qui se trouvent au Congo. Donc ils sont battus sur le territoire congolais. Il se trouve que nous, nous y habitions, nous y sommes nés et donc ça s'est trouvé là précisément. Donc on a eu plus de 9 nations qui se sont battues à République Démocratique du Congo (RDC) à cause de ces minerais. Évidemment, ces guerres sont alimentés par les demandes extérieures des minerais.

Tu parles de la première et 2e guerre au Congo, mais on en termes d'années, c'est quelle période ?

Alors Première Guerre du Congo, on pense que c'est à partir de 1997 ou 1998. Cela n'a pas duré longtemps. Et de 1998 jusqu'à aujourd'hui, on parle de la deuxième guerre. Parce que ce qui s'est passé, pour la Première Guerre, au Congo, on avait un dictateur qu'on appelle Mobutu. Et il y avait des gens qui le combattaient qui combattaient. Et de l'autre côté de la frontière congolaise, on a le Rwanda qui sort du génocide, dans lequel, en fait, on va avoir des réfugiés qui vont fuir au Congo, massivement. Le problème, c'est que parmi ces réfugiés, il y avait des génocidaires qui se sont mélangés aux réfugiés pour préparer la riposte pour le Rwanda. Donc, le Rwanda s'est allié avec des rebelles qui combattaient Mobutu. Et ils se sont alliés pour à la fois pour neutraliser la menace parce qu'envahir un pays est illégal. Ils ne pouvaient pas y aller comme ça. Il fallait masquer la guerre, il fallait la faire passer comme une guerre congolaise. Et le "deal" c'était que le rebelle congolais puisse lui accéder au pouvoir en éliminant le pouvoir de Mobutu. Donc ça, c'est ce que nous on appelle la guerre de pouvoir tout simplement. Il y avait des accords là-dedans. Le souci c'est que le Rwanda et ses alliés ont évidemment investi parce que la guerre, ça se finance. Une fois qu'ils ont tout les deux accompli leur deal, ils se rendent compte qu'il va falloir financer. Et c'est là où ça devient compliqué, parce qu'en même temps, il y a le prix du coltan qui explose à la bourse à Londres. Cela devient intéressant finalement de se dire bon, on est assis sur une manne et on peut pas juste repartir comme ça. Or, de l'autre côté, les rebelles congolais qui ont pris le pouvoir, réclament le départ des troupes étrangères qui les ont aidé à accéder au pouvoir. C'est là que va commencer la deuxième guerre congolaise où on va avoir plus de 9 pays et leurs armées qui vont être impliqués, liés à des accords pour les minerais. Typiquement, on va voir des multinationales qui vont venir au Congo, signer des accords avec des bandes armées non régulières. On va avoir par exemple le pays comme l'Ouganda qui va exporter plus d'or qu'il n'en est capable de produire. Le Rwanda va devenir le premier exportateur mondial du coltan, alors que ce qu'il en possède dans son sol est tellement anecdotique. On ne peut pas soutenir l'économie mondiale avec ça. D'un autre côté, on a des congolais qui vont signer des accords avec l'Angola, le Zimbabwe, etc, liés aux minerais. Et ça, sans parler des bandes armées non régulières qui vont aussi profiter de cette guerre pour accaparer des terrains, violer les femmes, pour récupérer les terrains et vendre des minerais. En fait, c'est devenu la jungle. Tout le monde y faisait ce qu'il voulait. La deuxième guerre congolaise continue encore aujourd'hui, mais par contre, l'ONU a arrêté de compter, ou certains l'arrête en 2003. Parce qu'il y a des accords qui sont passés. Aujourd'hui, il y a plus de 100 bandes armées en RDC qui utilisent les minerais comme ressources pour se financer et s'enrichir.

Tu as brossé un peu l'historique. Quelle est la situation actuelle selon tes connaissances, des contacts locaux ? Quel est le traitement, tu en parlais, imposé aux femmes. Est-ce que c'est toujours d'actualité ? Est-ce que les enfants travaillent toujours dans les mines ? Enfin, quels sont les impacts sociaux, quels sont les impacts environnementaux actuels ?

Les impacts environnementaux, il y en a un incontestablement. Mais personne n'arrive à faire d'étude pour connaitre réellement comment cela impacte la vie des gens. A part un reportage de Cash Investigation qui a pu prouver grâce aux eaux qui découlaient d'une usine qui transforme les minerais. Il faut voir comment cela impacte la vie des gens, notamment au niveau au niveau des maladies pulmonaires ou des brûlures que les gens ont, en buvant cette eau, etc. L'impact environnemental le plus important c'est la destruction de la forêt pour permettre la logistique, les transports de ces minerais. C'est quelque chose qui est visible, mais il n'y a pas une enquête sérieuse pour mesurer réellement à quel point ça pèse sur l'environnement.

Tu parles de déforestation ?

Déforestation massive.

Parce qu'au Congo, c'est le deuxième poumon de la planète après l'Amazonie, c'est ça ?

Tout à fait. C'est le deuxième poumon de la planète après l'Amazonie. Alors il y a de la déforestation classique, qui n'est pas forcément tout le temps lié à l'activité minière. Mais il y a également l'action de l'extraction des minerais qui participe à la destruction des forêts au Congo. On ne sait pas distinguer quelle partie est plus importante. Mais incontestablement, quand on voit comment les activités minières sont faites, on peut dire que l'activité minière pèse énormément. Du côté humain et social, oui, ça continue parce qu'il y a toujours de la corruption de la classe politique qui continue. On a plus de 40000 enfants qui travaillent dans les mines. Et on a toujours le corps de la femme qui est utilisé pour faire la guerre et pour s'accaparer des terrains. D'ailleurs en 2018, on a eu un prix Nobel qui essaye de soigner ces femmes victimes de ce genre de violence. Ça continue et ça a créé une espèce de système d'impunité. Aujourd'hui, ça s'est tellement banalisé. On pourrait dire c'était quand la guerre était beaucoup plus intense. Aujourd'hui, comme la guerre dure longtemps, qu'elle s'est étalée dans le temps, ce n'est plus tout à fait la même forme. Mais les violences faites aux femmes continuent. Tout cela s'est infusé dans la société, quitte à devenir banalisé parfois. C'est ça l'autre danger de ce que cela a créé. Il y a le docteur Denis Mukwege qui le dit très bien dans son livre "L'homme qui répare les femmes" dans lequel il décrit un système d'impunité.

C'est lui le prix Nobel dont tu parlais ?

Oui

Est-ce que c'est seulement le développement du numérique qui est responsable de ces impacts ? Est-ce que la transition énergétique, la voiture électrique, tout cela, sont aussi des causes de ces conflits ?

La transition énergétique fait peser une menace incroyable parce que la transition écologique suppose la transition énergétique. Et quand on parle de transition énergétique, on pense malheureusement, il faut le déplorer, à non pas la sobriété, mais plutôt à d'autres sources d'énergie qu'on peut avoir, notamment l'électrique, soutenu par les batteries dans lesquels on y trouve du coltan et du cobalt. Si cette transition énergétique prend cette forme là, évidemment que c'est une menace. L'État incite les gens à acheter des voitures électriques. Je ne dis pas que les autres voitures sont forcément saines. Je dit tout simplement ça pèsera et ça pèse aujourd'hui sur ce qui se passe sur le terrain, notamment au Congo. Parce que dans la voiture électrique, c'est entre 8 et 10 kg de cobalt qui provient de la RDC, pour donner un exemple.

Je t'ai entendu dans dans une de tes conférences parler de d'un risque imminent de troisième Guerre mondiale liée à tous ces sujets. Pourquoi ce risque ?

La guerre au Congo était liée à certaines causes, notamment la multiplicité d'acteurs qui avait besoin de ces ressources là. Ce qu'on appelait les guerres du Congo, on les appelait les guerres mondiales africaines. C'est pas de moi, mais de Colette Braeckman [journaliste du Monde]. Et on parle de la première et la deuxième guerre mondiale africaine uniquement sur ce qui s'est passé sur le sol congolais. Aujourd'hui, il y a un risque de cette troisième guerre parce que ce risque là vient à mon avis de la demande de minerais qui ne cesse d'augmenter. Et où à l'époque on avait de multiples acteurs à cause des lois qui sont passées Dodd–Frank aux États-Unis, en 2010. L'Union européenne a suivi à peu près. Mais ce sont des lois hypocrites parce que l'objectif de ces lois, c'était sur le sol européen et et sur le sol et les sols américains, on veut plus de minerais de sang, en revanche, on en a toujours besoin. Donc qui a pris le monopole, c'est la Chine. Or, on sait qu'aujourd'hui la Chine a besoin de répondre à ses besoins intérieurs. C'est elle qui "dispatche" ces ressources un peu partout dans le monde, sous forme de produits finis. Aujourd'hui, on voit de plus en plus d'autres acteurs qui commencent à revenir sur terre. Parce que ça devient de plus en plus compliqués. La Chine impose certaines certaines normes, un certain protectionnisme, si je peux dire ça comme ça. Et ça va devenir de plus en plus cher de passer par la Chine. Donc on ira chercher directement localement. Je ne dis pas que c'est bien sous la Chine. Je constate tout simplement c'est que ça va faire le retour de ces mêmes acteurs qui ont créé ces guerres là, qui vont le refaire de manière beaucoup plus intense que ça ne l'est aujourd'hui. Donc il y a un risque de 3e guerre. Il est possible parce qu'on le voit qu'aujourd'hui on a un monopole chinois. On a également une entreprise comme Glencore, une entreprise suisse et anglaise, qui est la plus grosse entreprise au Congo sur les questions d'extraction des minerais. On voit une demande qui augmente de ces minerais et qui vient de partout. On va retrouver la même situation qu'en 1998, où on va voir des multinationales qui vont aller se servir localement. Je rappelle que l'objectif en fait c'est d'avoir les minerais à moindre coût tout simplement. On a différentes façons d'extraire ces minerais. On a le truc un peu artisanal. On a également la façon industrielle. Mais on a également la guerre qu'on oublie. Ce qui s'est fait le plus souvent, c'est la guerre. C'est à dire que les gens accaparent des terrains et font la guerre pour avoir des minerais en finançant des bandes armées.

En fait tout ce que tu nous exposons finalement, c'est un peu l'histoire de la colonisation et une colonisation qui ne s'est pas terminée. Est-ce que si on souhaite parler d'écologie aujourd'hui ne faut-il pas qu'on parle d'écologie avant tout décoloniale ?

Oui, nous, on penche plutôt de ce côté-là. Qu'il faut parler d'écologie décoloniale. Il y a un problème aussi avec les questions écologiques ou la vision que l'on y met derrière. C'est une vision qui ne prend pas en compte les histoires d'ailleurs. Et on va plutôt se concentrer sur "je range ma poubelle, alors je suis en très bon éco-citoyen". On va oublier tous les aspects coloniales. L'écologie décoloniale, en tout cas du point de vue de Malcom Ferdinand, c'est cette tentative à démontrer, à constater qu'il y a une espèce de rupture ou de fractures entre ceux qui se disent écologistes et ceux qui se disent anticoloniales. Or, ils critiquent tous la même chose. C'est l'avènement d'un monde de la modernité. Modernité qui est appuyée par le monde capitaliste que l'on combat tous d'une certaine façon. Et au Congo, on le vit de manière, j'ai envie de dire, beaucoup plus illustratif. C'est à dire que à la fois, on ne peut pas se battre uniquement contre les multinationales qui soumettent nos politiques et qui les mettent dans des objets, enfin ce qu'on va appeler le néocolonialisme. Ces multinationales négocient, mais il y a une négociation, j'ai envie de dire une diplomatie économique. Aujourd'hui en Ouganda, il y a Total qui fait des actions. Total y a accès parce que les relations franco-ougandaises sont, d'une certaine façon. Se battre contre ça tout en disant mais en fait il y a également de la destruction du bien commun. Et ça, on arrivait pas à les concilier et du coup, il est à la fois important de combattre les visions colonialistes et de défendre l'environnement. De l'autre côté aussi, c'est que le discours écologique, écologistes parfois, ou bien souvent, va homogénéiser les responsabilités. Or, on sait tout à fait, par exemple quand on regarde sur la problématique de la pollution, que ce sont les plus riches qui détruisent plus que ceux qui ont moins les moyens. Dans les discours écologiques, on va entendre qu'on est tous dans le même bateau, etc. On va voir des actions sur le terrain comme "enfermer les pygmées pour pas qu'il ne braconne". Ces gens-là ont toujours puisé dans la nature. Et si on regarde les espaces qui sont les plus protégés, ça ne sont pas, en l'occurrence l'Occident, mais plutôt là-bas. Faire une espèce de leçon de morale ou enseigner les gens, la vie et comment il devrait faire alors qu'il possède des savoirs dont on aurait besoin de s'inspirer. Les écolos occidentaux vont avoir la prétention de montrer qu'est ce qui est écologiste, qu'est ce qui est écologique et ce qui ne l'est pas. Par exemple, en Éthiopie où les gens vont faire de l'agriculture, on va trouver ça que ce n'est pas forcément bien, alors que dans les Cévennes on va trouver que waouh, l'homme et la nature arrive à créer une espèce de cohérence. Alors qu'ailleurs on va critiquer cette façon là de faire de l'agriculture. On va se retrouver avec les pygmées qui porte plainte contre WWF parce que ces gens-là on leur met des soldats pour les enfermer dans une zone.

Je disais en introduction, que tu es président de l'association Génération Lumière. Pourquoi avoir créé cette association ? Quels sont les objectifs de l'association, qu'est ce que vous y faites ?

L'association génération Lumière porte une histoire sur la question migratoire et qui refusait quelque part des dire que nos histoires ne sont pas inscrites dans les questions environnementales. Je donne un exemple. À la base, on voulait s'engager comme tout le monde dans des luttes environnementales. Mais on trouvait qu'il n'y avait pas notre histoire. Il y a une espèce d'approche de manière abstraite des questions écologiques, écologistes. Et ce qui nous convenait pas. On avait ce discours des migrants qui envahissent la France. Et ces mêmes personnes qui tenaient ces discours avaient un bout d'histoire dans leurs poches, avait un bout de notre histoire dans leurs poches.

Tu parles du smartphone ?

Oui, du smartphone, évidemment. Le fait que ces personnes là ne voient pas de lien entre ma présence en France et l'outil qu'elles utilisent régulièrement, en me traitant de d'envahisseurs, était pour le moins culotté. Et donc ça nous a poussé à créer l'association pour parler de ces enjeux là et dire qu'effectivement il y a un lien entre l'exil et les questions environnementales. Et avoir une approche décoloniale de l'écologie, qui va parler de ces histoires là, qui va parler aussi d'autres façons, finalement, d'approcher les questions environnementales en y mettant un peu plus de justice.

Quelles sont concrètement vos actions passées, récentes ou actuelles ?

On fait beaucoup de ce qu'on va appeler la conscientisation, c'est à dire parler, faire des conférences, des "arbres à palabres", des débats, pour sensibiliser et questionner les enjeux de justice environnementale. Ça, c'est en France. Dans la région des Grands Lacs, les gens en ont un peu marre en fait de des politiques qui viennent leur parler à chaque fois qu'il y a une échéance électorale. Donc on va essayer avec les gens de faire ensemble des actions qui permettent de questionner la société tout en apportant, en essayant, de panser les maux de la guerre et des effets du dérèglement climatique locaux par des actes concrets. Typiquement, mettre des arbres. On a déjà planté plus de 25000 arbres dans une ville qui s'appelle Uvira. On a également mis des poubelles publiques. Mais là, dans une vision aussi qui questionne, c'est à dire c'est une écologie critique. C'est pas juste se contenter de faire, on n'a pas la prétention, par exemple de régler les problèmes de déchets, mais le fait de mettre une poubelle dans une ville où il n'y en a jamais eu de questionnement sur la gestion de déchets permet de montrer que le déchet est un opérateur critique de la société. Il ne s'agit pas de régler le problème des déchets, mais de se questionner sur les systèmes qui produisent ces déchets. On questionnait les gens, on questionnait aussi les décideurs. Comment se fait il qu'on y a jamais pensé ?

Au-delà des actions de votre association j'imagine, comment agir sur les conflits, sur la gestion de l'industrie extractiviste qui es coloniale, donc comme on l'a précisé, qui a beaucoup de conséquences humaines avant tout ? Est-ce que tu vois des moyens de rendre ça plus vertueux ou en tout cas moins impactant ?

D'abord peut être rappeler que les guerres au Congo ont fait plus de 6 millions de morts, plus de 4 millions de déracinés, c'est à dire des réfugiés, un peu comme moi. Et on parle de plus de 10000 femmes violées par semaine, c'est quand même assez conséquent. Sans parler des hectares et des hectares de la forêt qui nous permettent tous de respirer, qui est en train de partir en fumée à cause de l'extraction. Et souvent, quand on parle de ce qui s'y passe, les gens ont tendance à penser, ou certains journalistes qui disent qu'il faut plus protéger certains, comme les Ukrainiens plus que d'autres parce qu'il y aurait une loi de proximité, etc. Et bien ça, ce sont des éléments concrets qui permettent quand même de nous poser la question. Pour répondre à ta question sur comment on peut rendre ça plus vertueux ? D'abord, il faut questionner notre rapport à la consommation et à la surproduction. J'ai conscience que ça ne doit pas venir des consommateurs, mais quelque chose qui doit venir par les populations qui vont réclamer, qui vont exiger au législateur d'imposer des normes à l'industrie extractive. C'est la première chose et ça se fait par la mobilisation, ça se fait par la construction, l'éducation. C'est ce que l'on tente de faire avec l'association Génération Lumière. Faire des cours, aller dans des endroits pour informer et proposer des cadres d'action. Par exemple, le plaidoyer. Pour pouvoir réellement changer, il faut que nos États arrête de penser les problématiques environnementaux avec des solutions technicistes. Typiquement, on va plus avoir du pétrole, alors ça serait bien qu'on puisse avoir plus de voiture électrique. Sans se poser la question de la délocalisation de de la pollution, sans s'inquiéter des injustices que l'on produit ailleurs ou des déchets qui vont en découler, ou est ce qu'on va les mettre ? Donc penser : est ce qu'on en a besoin ? Est ce que la sobriété est un gros mot finalement dans le problème qu'on est en train de vivre dans le fait qu'on est en train d'atteindre des limites physiques. On les a atteints, on les dépasse même, les limites physiques de la planète. Est ce que parler de sobriété est un gros mot ? Les citoyens aussi ont le droit de voter en fonction de qui les représentent. L'autre élément que nous, nous voulons travailler et accentuer, c'est parce que on sent que la manière de faire ou la manière de produire et la manière dont on fait société aujourd'hui nous a enfermés dans ce qu'on appelle une construction d'une irréversibilité. On ne peut rien faire et de toute façon, c'est comme ça. Nous, on n'y croit pas, on fait pas de l'écologie fataliste, on on se dit d'abord que nous venons dans des territoires qui ont subi ce qu'on appelle la collapsologie ou la disparition du monde connu. Et pourtant nous existons et on a une responsabilité morale à ne pas oublier ces territoires là, parce que ces territoires là, malgré la disparition du monde connu, continue malgré tout à exister, avec les problèmes qui leur tombent dessus. Et nous sommes les témoins de cela. Et par conséquent il faut construire un processus de défatalisation. C'est à dire, imaginer comment est-ce qu'on peut s'en sortir ? Parce que si on vous dit que c'est toujours comme ça, ça ne peut pas changer. Alors, on construit une irréversibilité. On ne peut plus penser autrement. Nous on pense que ça doit passer par d'abord une espèce d'éducation et des luttes concrètes. Concrètement, aujourd'hui, Génération Lumière est en train de former les gens, les porteurs d'initiatives en France qui veulent aller agir un peu partout dans le monde. Autre point, l'association est en train de construire un plaidoyer qui aurait une prétention de mobiliser dans l'espace européen, les 27 de l'Union européenne, pour qu'il y ait une loi non hypocrite sur les questions d'approvisionnement en minerais. Qu'on arrête de nous dire que dans les téléphones portables, dans les produits électroniques qu'on a aujourd'hui, il n'y a pas du sang derrière, il n'y a pas des écocides qui s'y cachent, il n'y a pas de viol. Et par conséquent, exiger aux fabricants surtout et ceux qui les vendent, de pouvoir avoir un regard plus fin que ça sur leur chaîne d'approvisionnement. L'autre aspect qu'on aimerait développer, qui est en train de se construire : on se rend bien compte que les plaidoyers, ils seront laissés dans les mains des législateurs. Ils seront juges et on ne maîtrise pas le destin de ces plaidoyers. Donc par conséquent, il faudrait quand même créer un tribunal international pour le Congo. Pourquoi ? Parce que aujourd'hui, il y a un rapport qu'on appelle le rapport Mapping qui est connu par tout le monde, qui décrit les victimes jusque dans leur intimité. C'est à dire aujourd'hui si tu veux savoir comment viole une femme au Congo, comment les bandes armées violent les femmes au Congo, tu peux savoir quels éléments ils utilisent, est-ce qu'ils utilisent les bâtons, les cailloux ou des sacs plastique brûlé, etc. Tu peux savoir, mais on est incapable de nous dire qui sont les responsables. C'est pas un complot, c'est réel, c'est vrai. Il y a un rapport aux Nations Unies qui porte des noms des responsables, mais qui ne peut sortir qu'en cas de création de tribunal international pour le Congo. Et nous nous militons pour que justement qu'il y ait ce tribunal. Mais qui ne se contente pas de prendre les sous-traitants, c'est à dire le chef des bandes armées au Congo, parce que pour nous ces gens-là, en réalité, répondent à des demandes extérieures. Et donc il faudrait aller plus loin et reconnaître les écocides comme comme crime contre l'humanité, au même titre que les autres crimes contre l'humanité. Cela permettrait de mettre une espèce d'épée de Damoclès sur la tête des multinationales qui se rendraient coupable de manière intentionnelle de la destruction des vies, que ça soit en France, que ça soit en Europe ou ailleurs. L'autre point, comme le plaidoyer, il serait dans les mains du législateur, on aimerait également construire ce que certains peuvent appeler un label citoyen qui mettent des exigences, finalement, pour que le juge soit les citoyens. Pour qu'on puisse dire, voici les critères pour distinguer les minerais de la paix et les minerais de sang, les minerais qui respectent l'environnement et les minerais qui participent à la destruction de la planète. Ça, c'est ce qu'on aimerait construire avec d'autres personnes qui voudraient bien se joindre à nous.

Et il y a des personnes qui t'inspirent dans ton engagement, dans tes actes, dans la création de l'association, tu peux nous en dire quelques mots ?

Oui, il y a évidemment la figure de Patrice Lumumba qui a été lâchement assassiné parce que on en a pas parlé tout à l'heure. Mais l'histoire du Congo, c'est une histoire des guerres permanentes pour les demandes extérieures. À l'époque de Patrice Lumumba, c'était l'or, le cuivre, voire le caoutchouc. Il s'est battu pour que le Congo retrouve une indépendance. Et une indépendance politique pour cesser cette logique de mettre en place des gérants pour les industries, pour les multinationales. Et il a été lâchement assassiné. Et d'ailleurs, la Belgique a reconnu son implication dans l'assassinat de Patrice Lumumba. Et il s'est battu également pour des idées que j'appelle pour le Panafricanisme. C'est cette idée de déconstruire l'héritage colonial de l'Afrique pour créer un système d'interdépendance. C'est à dire qu'on casse les frontières, on casse tout ce qui viendrait nous diviser pour construire un espace où nous pouvons nous entendre et défendre les intérêts des populations africaines. Je donne un exemple : aujourd'hui, je ne vois pas comment le Lesotho peut négocier avec la Chine. Je ne vois pas comment la RDC peut négocier avec l'Union européenne. Mais si certaines décisions étaient prises au niveau panafricaine, peut être que les pays pèseraient plus et peut être que certaines problématiques, notamment liées à la corruption, pèseraient moins parce que on aurait un peu plus de de poids qu'aujourd'hui. Donc il a été, il a été assassiné pour ses idées. L'autre personne qui m'inspire, c'est, c'est Thomas Sankara, aussi assassiné pour ses idées. Thomas Sankara est un homme, qui était en avance. Il s'est battu pour des combats féministes, il s'est battu pour pour les questions écologistes. Et pour les questions d'autodétermination des peuples. Et aujourd'hui on voit qu'une fois qu'il a été remplacé, le Burkina Faso où il en est, ça reste assez critiquable. Et dans les luttes environnementales en Afrique, il y a des références, il y a Wangari Maathai, une femme qui s'est battue également pour repousser la désertification, qui s'est battue pour mettre ce qu'on appelle la Green Belt Movement. Ces 3 figures là, qui à leurs manières, ont essayé de poser un regard différent sur le monde et qui ne s'inscrivaient pas dans le côté fataliste, malgré le sort qui leur est imposé. Ce sont des gens qui se sont battus pour essayer de changer les choses, pas façon développement personnel, mais vraiment, en s'engageant, en amenant les gens avec eux pour essayer de s'en sortir et questionner, et plus que questionner, combattre le capitalisme jusque dans leur chair.


En écoutant cet épisode, vous téléchargerez 26 Mo de données.