Nevergreen

Newsletters > n°2 envoyée le 01/04/2021

La newsletter green, super green

mais pas plus green que le porte-containers d'Evergreen qui a bloqué plusieurs jours durant le canal de Suez, avec des marchandises et des animaux vivants conteneurisés et générant une pagaille mondiale.

Evergreen

Bonjour les amishs. Nous vous souhaitons une bonne lecture du second numéro (déjà !) de cette newsletter collaborative, fruit d'une veille collective de la communauté Techologie.

1024 nuances de green

Une étude de l'Université de Zurich intitulée "Next generation mobile networks: Problem or opportunity for climate protection?" tente une évaluation de l'impact de la 5G à l'horizon 2030. Selon les auteurs, il y a certaines conditions pour pouvoir mettre la 5G au service de la "protection du climat". Premièrement, l'empreinte GES du secteur du numérique doit rester faible en tenant compte de tous les équipements numériques. L'infrastructure 5G sera responsable de moins de 3% de l'empreinte de l'ensemble du secteur mais son utilisation nécessitera des équipements supplémentaires qui ne sont pas spécifiques à la 5G. Deuxièmement, les réductions des émissions de GES exemptées dans les secteurs des transports, de l'énergie et de l'agriculture ne pourront avoir lieu que s'il y a une création des conditions qui favorisent des modèles de travail flexible, de nouveaux services de mobilité, des sources d'énergie renouvelables et décentralisées et certaines formes d'agriculture. Enfin, cette étude souligne qu'il est nécessaire d'exploiter systématiquement le potentiel de la 5G en faveur du climat et d'atténuer les risques qui pourraient conduire à une augmentation des émissions de GES : équipements numériques supplémentaires et effets rebond.

Le 19 mars avait lieu un évènement "Digital Day" à la Commission Européenne. Les Etats européens s'engageaient en faveur des start-up. Il y avait aussi une déclaration d'intention "A Green and Digital Transformation of the EU". Alors que la déclaration d'intention des sociétés était assez sage (par exemple "To invest in the development and deployment of green digital solutions with significant energy and material efficiency that achieve a net positive impact in a wide range of sectors"), celle des Etats transpire le techno-solutionnisme : "Accelerate the development and deployment of digital technologies, such as Very High Capacity Networks allowing to build 5G and 6G networks, fibre optics, High performance computing (HPC), Quantum computing and Quantum Communication, Internet of Things (IoT), Blockchain technologies, Cloud solutions, Artificial intelligence (AI) and big data, as key solutions to ensure the impact of climate adaptation and mitigation policies, decrease pollution, optimise energy and resource efficiency, develop a circular economy, promote precision farming and helping to combat the loss of biodiversity". Sans doute que les lobbyistes de l'industrie du tout-numérique ont bien fait leur job !

Dans "Une écologie décoloniale, Penser l'écologie depuis le monde caribéen", Malcom Ferdinand nous invite à questionner les mouvements environnementalistes actuels qui éludent l'héritage colonial et exclavagiste et interpelle sur un "habiter colonial de la Terre" toujours très présent. Extraits. "Le 16 juin 1791, après 41 jours de traversée, le Nègre, navire français, atteint la ville de Cap-Français, l'actuel Cap-Haïtien pour approvisionner l'industrie coloniale. Des hommes, des femmes et des enfants embarqués, seule une matière indistincte et combustible est débarquée : du Nègre, du bois d'ébène". "Les plantations de la Terre d'aujourd'hui ne sont plus celles du XVIIe siècle. Au-delà de l'agriculture, les plantations prennent aussi la forme d'industries extractives de minerais rares qui se retrouvent dans les ordinateurs et téléphones portables, les "plantations" terrestres et marines de puits de pétrole. Afin de poursuivre cet "habiter colonial", des pans entiers d'humains et de non-humains sont asservis. Le Plantationocène signale ainsi la globalisation de l'habiter colonial de la Terre et cette subordination du monde à la Plantation". Sur le même sujet, Clément Jeanneau sur le blog "Nourritures terrestres" livre sa réflexion sur l'extractivisme.

L'entretien

Romain Lorenzini, expert en cybersécurité et entrepreneur, s'est passionné pour les impacts environnementaux du numérique et comment les mesurer. Avec quelques joyeux lurons, il a lancé le groupe de travail Boavizta dont l'objectif est de construire une méthodologie, des outils et des bases de données communes et ouvertes.

Que reproche-t-on aux études du Shift Project sur le numérique ? Et est-ce que cela remet en question le fond de ces études ?

Avant de commencer je préfère préciser que je suis adhérent aux Shifters et que je considère les travaux du Shift Project, en général, comme ce qui se fait de mieux en France pour faire avancer les choses dans le bon sens. Ce qui est reproché au Shift Project a été très bien décrit par Georges Kamyia dans son article "The carbon footprint of streaming video: fact-checking the headlines" et je suis le premier à dire que les marges d'erreur liées à l'utilisation du 1-byte model du Shift sont trop grandes pour être acceptables dans le cadre d'une démarche de mesure d'impact environnemental d'un SI ou d'un service numérique. Quoi qu'il en soit, je ne pense pas que cela remette vraiment en question le fond de ces études ou la nécessité de contrôler l'empreinte du numérique.

En revanche, ce qui est sûr, c'est que ces erreurs ont un impact très négatif sur le travail de sensibilisation que nous essayons de faire au sujet de la sobriété numérique. Le Shift Project a, en quelque sorte, donné le bâton pour se faire battre à tous ceux qui pensent que l'innovation va nous sauver. C'est d'autant plus gênant que ce Think tank est plutôt connu pour sa rigueur scientifique et qu'il attaque souvent ses opposants sur le manque de démarche scientifique et de rigueur.

Il n'empêche que sans le Shift Project et son premier rapport sur l'empreinte du numérique, je ne me serais jamais autant intéressé au sujet et je pense que c'est le cas pour beaucoup d'acteurs du numérique responsable en France, aujourd'hui, alors leurs travaux restent bénéfiques malgré ce loupé.

A quoi sert de mesurer l'empreinte environnementale du numérique ?

Cela est indispensable pour réduire notre empreinte car comme le disent W.E. Deming et plein d'autres, "Ce qui ne se mesure pas ne s'améliore pas". Il y a des mesures que l'on peut prendre pour réduire son impact sans mesurer, comme prolonger la durée de vie des équipements mais on atteint vite ses limites tant qu'on ne mesure pas. On peut même parfois mettre en place des mesures de réduction contraignantes et pourtant, très peu utiles. Le fait de mesurer permet donc de focaliser son énergie sur des mesures de réduction réellement utiles.

Il faut aussi avoir en tête que la réglementation évolue. Il y a déjà un bilan GES obligatoire pour les grandes organisations, très certainement un crédit d'impôt pour les TPE et PME qui mesurent leur impact et cela va continuer à évoluer dans le même sens alors même quand on s'en fiche de la planète cela peut avoir un intérêt de mesurer.

Pourquoi est-ce compliqué de mesurer l'empreinte du numérique ?

Tout simplement parce qu'un service numérique est lui-même complexe. Il fait intervenir de nombreux composants très différents (serveurs, terminaux, réseau Local, réseau Internet, stockage, services cloud...) qui sont souvent mutualisés avec d'autres services.

Le premier challenge est de trouver des données pertinentes concernant l'impact de chacun des composants. On trouve assez facilement des données concernant les émissions de GES associées à l'utilisation de ces composants (scope 2) mais beaucoup plus difficilement des données concernant l'impact de leur fabrication et de leur transport (scope 3) et encore plus difficilement des données concernant l'empreinte sur l'eau, la biodiversité et les ressources naturelles.

Le second challenge est de trouver des facteurs d'allocation pour savoir quelle part de l'impact d'un composant doit être affectée à un service numérique ou à un autre. C'est donc plus simple de mesurer l'impact total d'un datacenter ou d'un SI complet que celui d'un service numérique.

Avec l'utilisation croissante de services Cloud, la pertinence de la mesure devient très dépendante de la volonté des Cloud providers de fournir des données à leurs clients et, même si certains acteurs commencent à fournir des données, il faut admettre que nous sommes très loin de pouvoir mesurer l'impact environnemental de façon aussi précise pour des services dans le Cloud que pour des services hébergés "on premises" (en français : infrastructure sur site). Au sein de Boavizta, nous avons d'ailleurs un chantier spécifique sur ce sujet qui a bien avancé ces dernières semaines grâce à des membres très investis.

Est-ce que l'augmentation des usages du numérique est décorrélée de l'augmentation des équipements physiques, l'augmentation des tailles des écrans ou le fort renouvellement ?

Cela dépend des usages. Comme dans bien d'autres secteurs que le numérique d'ailleurs. Je ne pense pas qu'il faille réduire ou même stabiliser les usages du numérique car celui-ci nous apporte tout de même de nombreux bénéfices pour réduire l'impact de l'homme sur l'environnement. Le souci est plutôt que la plupart des usages actuels n'apportent pas grand chose à la société et ont un impact de plus en plus lourd notamment à cause du renouvellement des terminaux et l'augmentation de la résolution et/ou de la taille des écrans qu'ils impliquent. Il faut donc essayer d'être plus efficaces dans nos usages du numérique en étant plus sobres et en privilégiant les services permettant de véritablement réduire notre impact. C'est vraiment là qu'est notre challenge dans les années à venir car ce n'est pas simple de savoir si une innovation sera vraiment bénéfique avant qu'elle ne soit mise en place et utilisée à grande échelle. Personnellement je pense que la meilleure solution serait de réguler les usages plutôt que l'innovation mais au pays de la liberté et des droits de l'homme c'est difficile à envisager. Je pense pourtant que notre avenir dépend beaucoup de notre capacité à abandonner certaines libertés pour réussir à en préserver d'autres.

Greenwashing, greenwashing, you rince it 3 times, you smell, it smells like a flower

Google Cloud

Bonne nouvelle, Google est neutre en carbone depuis 2007. Mieux encore, les data centers de Google Cloud sont "zero net carbon emissions". Car Google, en bon élève qui va sauver la planète, investit "dans suffisamment d'énergie renouvelable et de compensations de carbone pour neutraliser l'empreinte de ses émissions". Ce que Google ne vous dit pas, mais nous, nous allons vous le dire, c'est que la compensation carbone est un jeu d'écriture comptable. Sauf que le climat et la biodiversité n'en ont rien à carrer de la comptabilité. Pire encore, Google ne compense ici que les émissions de GES liées à sa consommation d'électricité. Pas question ici d'analyse de cycle de vie multicritères, ça serait fort emmerdant. Pas de jaloux, AWS et Azure font pareil. On élude évidemment tout le renouvellement rapide de tous les équipements high-tech (car il faut rester au top), composants essentiels des data-centers et dont l'impact environnemental lié à leurs fabrications est loin d'être anodin. Les recommandations de Google ne vont pas vers une sobriété numérique : "choisissez pour vos nouvelles applications ou pour exécuter des tâches gourmandes, un data-center à faible émission de carbone". Un exemple manifeste d'effet rebond.

Breaking news

La Poste et l'Inria s'allient pour "accélérer l'innovation numérique responsable" au service de la société. Leurs ambitions ? Développer les usages responsables des services numériques à travers, par exemple, l'écoconception des services numériques, innover dans les domaines de la confiance numérique, de l'intelligence artificielle et de l'e-santé. A suivre.

Le Shift Project publie un nouveau rapport sur l'impact environnemental du numérique et le déploiement de la 5G. La seule "bonne nouvelle", c'est que la croissance de l'impact environnemental du numérique est réévaluée à la baisse, passant de +9 à +6% par an. Quand même.

Le réchauffement climatique impacte l'approvisionnement en puces électroniques, déjà en forte tension, en conséquence des différents confinements : Taïwan réduit l'approvisionnement en eau des fabricants de puces alors que le pays connait une sécheresse record. Thread explicatif ici

Netflix révèle enfin l'empreinte d'une heure de streaming vidéo : 100 g eq CO². Ce chiffre se base sur DIMPACT, une méthodologie développée par l'université de Bristol. Cette évaluation est d'ores et déjà critiquée et révèle que cette empreinte serait 4 fois supérieure en tenant compte des terminaux utilisateurs.

L'Institut du Numérique Responsable lance WENR (pour les winners ?), un outil qui permet d'évaluer le niveau de maturité "Numérique Responsable" d'une organisation et de mesurer l'empreinte d'un SI.

Avant de se quitter

En cette période de pandémie et de re-re-confinement, un article du Low Tech Magazine interroge l'impact environnemental et la soutenabilité du système de santé high-tech.

La permaculture appliquée au web design, ça donne quoi ? Ses 12 principes traduits pour la conception web à lire chez les allemands (mais en anglais) de All Codes Are Beautiful ("ACAB", fallait oser !).

Gilles Babinet, vice-président du Conseil national du numérique et plutôt habituellement très libéral et porté sur le tout numérique, encense une interview de Frédéric Bordage sur l'éco-conception. Avec des appuis de ce genre de personnalité, peut-on espérer que le sujet de l'éco-conception de services numériques soit mieux compris et se démocratise ?

On est plus chaud, plus chaud, plus chaud que le climat ? En fait, oui, car la France se réchauffe plus vite que la planète.

Le Paris Saint-Germain s'engage pour l'écologie notamment en réduisant les déchets plastiques à usage unique (on vous voit rire !). Pour passer le temps dans l'avion entre deux matchs, les joueurs du PSG s'amuseront en jouant au Monopoly version Green

Vous noterez que cette newsletter ne contient aucun poisson d'avril. En effet, à cause de la surpêche, on a dû remplacer le poisson par de la purée de pois-chiches vegan d'avril.

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