Beaucoup de techno solutionnisme et un poirson d’avril

Newsletters > n°4 envoyée le 29/04/2021

La newsletter green, super green

mais pas plus green qu’une photo d’une planète au creux des mains. Kitsch.

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Photo par Bill Oxford sur Unsplash

Bonjour les technophiles. Nous vous souhaitons une bonne lecture de ce quatrième numéro de cette newsletter collaborative, fruit d’une veille collective de la communauté Techologie.

1024 nuances de green

La sobriété numérique, un concept en trompe-l'œil ? C’est l’avis de Godefroy De Bentzmann, président du syndicat professionnel Syntec Numérique. Selon lui, “la croissance va reposer de plus en plus sur la numérisation de l'économie. Tenter de limiter ou de réduire ce processus est illusoire. Imaginer se passer du numérique, ou même l'enfermer dans des quotas, serait comparable à tenter de priver le monde d'électricité”. Tremblez, jeunes entrepreneurs. Pour De Bentzmann, il faut “développer des services technologiques bas carbone et durables grâce notamment à la conception d'infrastructures moins consommatrices d'énergie et des composants plus durables”. Nous sommes d'accord. Mais attention, la technologie ne fait pas tout. Justement, le monsieur surenchérit : “grâce aux nouvelles technologies, à l'IA et l'informatique quantique, nous serons ainsi en mesure de développer des schémas de modélisation de l'empreinte environnementale”. On baigne en plein solutionnisme technologique, discours assez classique et prédominant.

“Car il s'agit de ne pas condamner l'innovation sous prétexte de sobriété”, confusion encore une fois tout à fait classique entre innovation technologique et progrès. Le président du Syntec continue de marteler à la grosse massue dans vos petites têtes : “il faut bien avoir en tête que le numérique a un impact positif sur l'environnement même si ces externalités positives n'ont pas encore été précisément mesurées”, on ne sait pas mesurer les externalités positives, mais c’est forcément le cas, car c’est mon petit doigt qui l’a dit. “Via l'exploitation des data pour assurer le suivi précis de l'utilisation des ressources naturelles, notamment agricoles (...) utiliser des objets connectés dans les villes permet de maîtriser davantage la consommation énergétique”. Nous attendons donc avec impatience le bilan (analyse en cycle de vie) de ces projets “smart” pour évaluer effectivement les “externalités positives” !

Justement, dans un avis “Responsabilité numérique des entreprises, enjeux environnementaux et sociaux” publié le 20 avril par la Plateforme RSE de France Stratégie, il est question de... sobriété numérique comme action clé pour agir sur ces impacts. Il est même recommandé de faire de la responsabilité numérique des entreprises (RNE) un pilier de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE).

L’entretien

Marion Crosnier est fondatrice de l’écolieu des Ciboulettes à Chelles. Elle a longtemps travaillé dans le milieu des startups numériques.

Quelle était ta vie d'avant et comment as-tu eu le déclic écologique ?

Avant, j'habitais dans Paris, j'étais salariée dans une start-up, j'avais des postes à responsabilité, je travaillais beaucoup et gagnais très bien ma vie. Et puis je n'ai plus voulu perdre ma vie à la gagner...

Le déclic écologique n'a pas été instantané. Il a débuté par la voie humaniste et non environnementale. Étant manager, je me posais beaucoup de questions sur la façon de fonctionner en pyramide, sur ces rôles dominants de N+1, 2, 3... J'ai lu “Le syndrome du poisson lune” d'Emmanuel Druon (le patron de Pocheco) puis je me suis formée à la gouvernance partagée avec le Mooc des Colibris et de l'UDN, et j'ai testé une autre façon de faire avec mes équipes.

C'est avec ma sœur ensuite, en travaillant le projet des Ciboulettes, qu'on a compris que prendre soin de soi, des autres et de la planète était en fait des branches du même arbre.

J'ai alors eu mon déclic environnemental en lisant Petit Manuel de Résistance Contemporaine de Cyril Dion. Ça a été un tel choc... J'ai mis plusieurs semaines à m'en remettre. Seule l'action est salvatrice une fois que l'on sait. Et pour être capable de savoir, je crois qu'il faut être disposé à agir, sinon on tombe dans le piège de la dissonance cognitive. Notre cerveau s'arrange, oublie ou lutte.

Quel est ton quotidien et tes projets aujourd'hui ?

Aujourd'hui, j'ai créé et je gère un éco-lieu à Chelles, en Seine et Marne. Je suis la responsable bénévole du lieu et de la programmation pour toute la partie associative, tous les ateliers pour enfants et adultes, nos partenariats avec les commerces et autres associations engagées du territoire.

Et puis je gère la partie commerciale, les Team-Buildings écoresponsables et formations à la transition écologique pour les entreprises. C'est cette partie qui fait vivre l'ensemble.

Heureusement, beaucoup d'intervenants m'aident et travaillent avec moi pour faire vivre ce lieu de liens, où l'on peut faire des rencontres, expérimenter des activités écologiques, pour se mettre en chemin dans la joie et la bonne humeur (yoga, permaculture, fresques du climat, dîners collaboratifs, couture, cuisine végétarienne, ramassage de déchets...).

Quel regard portes-tu a posteriori sur le milieu des startups technologiques et celles qui se revendiquent comme contribuant à l'économie circulaire ?

Un regard franchement dur parce que je pense que les moyens déterminent la fin. Je ne comprends pas que, pour un but environnemental, on applique un fonctionnement qui respecte peu les humains. Je ne comprends pas non plus qu'on pilote ces entreprises avec le nez collé sur les indicateurs de croissance du chiffre d'affaires. Alors que l'écologie, i.e. la connaissance de notre maison, nous enseigne que nous vivons dans un monde fini. Quel message écologique peut porter une entreprise lorsque les valeurs de sobriété et de fraternité ne sont pas incarnées ?

Que conseillerais-tu à toutes celles et ceux qui souhaitent s'engager dans une redirection écologique ?

Changer est très difficile. Ça ne se fait pas en un jour et sans douleur. Je conseille de se mettre en chemin demain, en faisant quelque chose, même ponctuellement, que l'on aime et qui nous fasse du bien à nous, aux autres et à la planète. Si ça n'est pas bon pour nous, les autres ou la planète, alors ça n'est pas une bonne activité.

Je conseille aussi de s'entourer de gens qui ont les mêmes envies. Arrêter de fumer, entouré de fumeur est quasi impossible. Entamer une transition écologique entouré de personnes dont ça n'est pas l'envie à ce moment-là est quasi impossible.

Faire des rencontres, partager, expérimenter, bref, se mettre en chemin en "faisant" est pour moi la seule clé d'une transition écologique. En réalité, ça s'appelle simplement vivre.

Pour en savoir plus : lire le témoignage de Marion sur Ways to shift.

Greenwashing, greenwashing, you rince it 3 times, you smell, it smells like a flower

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Photo Accor par Maibp85 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, photo de Brune Poirson par Antoine Lamielle, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Celle à qui on doit la loi Anti-Gaspillage et Économie Circulaire et quelques avancées pour contribuer à la réduction de l’obsolescence des équipements et de l’impact environnemental du numérique notamment avec l’indice de réparabilité, Brune Poirson, quitte son poste de députée pour s’investir pleinement dans le développement durable... du groupe hôtelier Accor. Vous voyez venir le projet de greenwashing ? Tant qu’elle reste en “accor” avec elle-même…

Pour ajouter de la vilénie à cette histoire, il y a aussi recours à une astuce pour que cela soit son suppléant qui prenne sa place à l’hémicycle et éviter ainsi la tenue d’une élection : le premier ministre a prolongé de six mois sa mission (fictive ?) consacrée à « l’éducation au développement durable ».

Poirson d’avril.

À ne pas manquer

Concernant les risques sanitaires liés à la 5G, selon l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) il n’y a “pas de risques nouveaux pour la santé au vu des données disponibles”. Concernant le déploiement de la 5G dans la bande de fréquence 3,5 GHz, l’agence note que “des risques sanitaires nouveaux sont peu probables”. Pour la bande de fréquences autour de 26 GHz, l’ANSES ne peut encore conclure à l’existence ou non d’un risque pour la santé : “des expositions concernant les couches superficielles de l’organisme seraient d’un niveau probablement faible, mais les données sont insuffisantes”.

Pendant ce temps, plus de 100 entreprises françaises, dont de nombreuses startups tech, s’engagent pour mesurer et réduire leur empreinte carbone. Pour cela, elles souhaitentfaire leur bilan carbone (scopes 1, 2 et 3) d’ici la fin de l’année et s’engagent à réduire leurs émissions de CO2 après avoir communiqué sur leur bilan. Bien qu’un mouvement initié par une entreprise récemment rachetée par la Société Générale nous invite à rester attentifs au risque de greenwashing, saluons cette initiative qui a le mérite de mettre le sujet à l’agenda d’entreprises habituellement plus intéressées par leur croissance et leurs levées de fonds que par le changement climatique. À noter, un coup de projecteur sur plusieurs services en ligne français permettant de réaliser le fameux bilan carbone. N’oublions pas toutefois que la neutralité carbone n’a pas de sens à l’échelle d’une entreprise.

En parlant de neutralité carbone mondiale… Alors qu’il s’agit de l’objectif principal promu par le GIEC, trois climatologues anglais suggèrent dans un article commun que finalement, la neutralité carbone mondiale est un “piège”. En somme, elle aurait laissé planer le “mirage” techno-solutionniste et aurait contribué à retarder l’action immédiate. Au gré des différentes étapes conceptuelles et politiques qui ont amené les “objectifs net zéro” de long terme à prendre une telle place dans les stratégies climatiques, les auteurs reconnaissent désormais avoir participé à cet état de fait. Ils évoquent avoir fait preuve d’un “dangereux manque de pensée critique” en laissant croire que les technologies de type “émissions négatives” comme la CSC (capture et séquestration du carbone) pouvaient être déployées à une échelle suffisante pour passer de +50 à -12 GtCO2e en quelques décennies. Ils décrivent une communauté scientifique comme aveuglée par ses modèles simplifiés de prospective. Visiblement, les auteurs sont verts, verts de rage. Ils exhortent désormais la communauté scientifique, pourtant déjà très dubitative de la faisabilité de la tenue des 1,5°C de l’Accord de Paris en 2015, à dépasser l’autocensure, avant de conclure : “le temps des vœux pieux est révolu”. Une lecture salutaire.

Avant de se quitter

Écoutes circulaires : déjà passés par Techologie, Agnès Crépet, Maël Thomas et Frédéric Bordage sont à écouter chez l’Octet Vert, le podcast de Tristan Nitot. Retrouvez également Adrien Montagut de Commown chez Radio Printemps, le podcast de l’écosyndicat Printemps Écologique.

L’Europe lance sa consultation citoyenne sur des thèmes comme le changement climatique ou la transformation numérique.

Une analyse sémantique de la "Stratégie de mobilité durable et intelligente" de la Commission Européenne. Il en ressort une surreprésentation des solutions technologiques et un “oubli” des leviers de sobriété.

La décision de Peugeot face à la pénurie de semi-conducteurs ? Retour du compteur à aiguille.

Le prix d’1 giga-octets de données mobile dans le monde. Cela va de 50$ en Guinée équatoriale pour les moins bien lotis jusqu’à 0,05$ pour Israël. La France est en bonne place avec le Go à 0,41$.

La souveraineté des infrastructures télécom se pose lorsqu’il s'agit d’utiliser du matériel Huawei pour la 5G.

Google Earth propose des “timelapses” qui permettent de visualiser le réchauffement climatique, la déforestation ou la croissance des villes (on ne vous apprend rien : les trois sont liés).

Les écoles vont produire de l’électricité ! Pas avec du jus de cerveaux, mais avec du soleil. Cela se passe aux Lilas, dans le 93, grâce à des panneaux photovoltaïques installés sur les toits et financés par la coopérative citoyenne Electrons solaires.

Un article incompréhensible si nous étions toujours en 2019 : "Rosette et François pêchent sur Doctolib des rendez-vous Pfizer pour vous". Formidable !

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 11 mai pour échanger lors d’une diffusion live sur Imago de l’épisode 50 de Techologie, “Data sciences, techno-libéralisme et désertion de l’ingénierie” avec Romain Boucher. Tout un programme !

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